La mole et la quantité de matière
Compter l'invisible : la mole et le nombre d'Avogadro
Une molécule d'eau a une masse de l'ordre de . Autrement dit, dans une simple goutte, il y a des milliers de milliards de milliards de molécules. Aucun chimiste ne pourrait les compter à l'unité, pas plus qu'un grossiste de Casablanca ne vend ses œufs un par un : il les vend par paquets. Le chimiste fait pareil. Il a inventé un « paquet » géant, adapté à la petitesse des entités, pour rendre leur comptage praticable.
La mole (symbole ) est la quantité de matière d'un système contenant exactement entités identiques (atomes, molécules ou ions). Ce nombre s'appelle le nombre d'Avogadro (ou constante d'Avogadro).
Une mole, c'est donc un paquet contenant toujours le même nombre d'entités, , exactement comme une douzaine contient toujours douze objets, qu'il s'agisse d'œufs ou d'oranges. La seule différence, c'est l'échelle : la douzaine compte douze unités, la mole en compte six cent deux mille milliards de milliards.
Exemple 1. Une mole d'atomes de fer contient atomes de fer. Une mole de molécules d'eau contient molécules . Une mole d'ions chlorure contient ions . Le paquet est toujours le même nombre ; seul change ce qu'on met dedans.
Exemple 2. Dans la goutte d'eau de Yasmine, il y a environ molécules. Cela fait soit moins de trois millièmes de mole. La goutte est minuscule à notre échelle, mais elle contient déjà un nombre d'entités qui dépasse l'imagination.
La quantité de matière
Le mot « mole » désigne l'unité ; la grandeur qu'on mesure avec cette unité s'appelle la quantité de matière, notée .
La quantité de matière d'un échantillon est le nombre de moles d'entités qu'il contient. Si l'échantillon contient entités, alors où s'exprime en moles () et .
La quantité de matière joue exactement le rôle que jouait le nombre de paquets chez le grossiste : au lieu de dire « j'ai atomes », ce qui est ingérable, le chimiste dit « j'ai d'atomes ». C'est le même contenu, exprimé en paquets.
Exemple 3. Karim affirme avoir compté molécules de dioxygène. Sa quantité de matière est Réciproquement, si tu connais , tu retrouves le nombre d'entités par .
Le piège de l'entité non précisée
Une mole de quoi ? La question n'est jamais facultative. « Une mole de dioxygène » est ambigu si l'on ne dit pas s'il s'agit de molécules ou d'atomes : une mole de molécules contient deux moles d'atomes d'oxygène. De même, une mole d'eau, c'est molécules , mais cela fait moles d'atomes d'hydrogène et mole d'atomes d'oxygène. Précise toujours l'entité que tu comptes : atome, molécule ou ion. Sans cette précision, le nombre n'a pas de sens.
La mole est un paquet de entités identiques. La quantité de matière se mesure en moles. On précise toujours de quelle entité il s'agit.
La masse molaire
On sait maintenant compter en paquets. Mais on ne sait toujours pas relier ces paquets à la balance. Or c'est tout l'enjeu : Yasmine pèse , combien cela fait-il de moles ? Il manque un facteur de conversion entre la masse et la quantité de matière. Ce facteur, c'est la masse molaire : la masse d'une mole.
La masse molaire d'une espèce chimique est la masse d'une mole de cette espèce. Elle s'exprime en grammes par mole ( ou ).
C'est donc « combien pèse un paquet ». Pour le savoir, on part des atomes, puis on assemble.
Masse molaire atomique
La masse molaire atomique d'un élément est la masse d'une mole de ses atomes. Sa valeur se lit directement dans la classification périodique, sous le symbole de l'élément, en .
C'est une donnée que tu n'as pas à calculer : la classification te la fournit. Voici les valeurs les plus fréquentes, à connaître ou à savoir retrouver.
| Élément | Symbole | Masse molaire atomique |
|---|---|---|
| Hydrogène | ||
| Carbone | ||
| Azote | ||
| Oxygène | ||
| Sodium | ||
| Chlore |
Exemple 1. La masse molaire atomique du carbone est : une mole d'atomes de carbone, soit atomes, pèse .
Masse molaire moléculaire
Une molécule est un assemblage d'atomes. Sa masse molaire est donc tout simplement la somme des masses molaires atomiques de tous les atomes qui la composent, en respectant les indices de la formule.
La masse molaire moléculaire d'une molécule est la somme des masses molaires atomiques de tous les atomes de sa formule, chacun compté autant de fois qu'il apparaît.
Exemple 2. Pour l'eau (deux atomes d'hydrogène, un d'oxygène) : Une mole d'eau pèse . C'est pourquoi d'eau, soit à peine plus d'une cuillère à soupe, contiennent déjà une mole entière de molécules.
Exemple 3. Pour le dioxyde de carbone : Et pour le glucose , le sucre que ton corps brûle pour produire de l'énergie :
Le piège des indices oubliés
L'erreur la plus fréquente est d'oublier de multiplier par l'indice. Dans , l'hydrogène compte deux fois : écrire est faux, c'est la formule de l'ion hydroxyde , pas de l'eau. De même, dans , chaque indice s'applique à l'atome qui le précède : six carbones, douze hydrogènes, six oxygènes. Relis la formule atome par atome avant d'additionner.
La masse molaire atomique se lit dans la classification (). La masse molaire moléculaire est la somme des masses molaires atomiques, chaque atome compté selon son indice dans la formule.
Quantité de matière et masse : la relation
Voilà le pont entre la balance et le comptage en paquets. On connaît la masse d'un échantillon (on la pèse) et la masse molaire de l'espèce (on la calcule). Combien y a-t-il de moles ? La logique est celle de toute division par un prix unitaire : si un paquet pèse grammes et que tu en as grammes en tout, le nombre de paquets est divisé par .
La quantité de matière d'un échantillon de masse , constitué d'une espèce de masse molaire , vaut avec en moles (), en grammes () et en grammes par mole ().
C'est la relation la plus utilisée de toute la chimie quantitative. Elle convertit une masse pesable en un nombre de paquets manipulable dans une réaction.
Exemple 1. Yasmine pèse de sucre, c'est-à-dire de saccharose , de masse molaire . La quantité de matière de saccharose vaut Dans sa cuillère, il y a donc environ mole de molécules de saccharose, soit molécules.
Manipuler la relation dans les deux sens
Comme toute relation entre trois grandeurs, se réarrange. Si tu connais deux des trois grandeurs, tu trouves la troisième :
Exemple 2. Amine veut peser exactement de chlorure de sodium pour une expérience. La masse molaire vaut . La masse à peser est Amine sait maintenant qu'il doit poser de sel sur la balance pour obtenir une demi-mole.
Le piège des unités de masse
La relation ne donne directement des moles que si la masse est en grammes, puisque est en grammes par mole. Si une masse est donnée en milligrammes ou en kilogrammes, convertis d'abord en grammes. Rappel : et . C'est exactement la même vigilance que celle exigée au chapitre 1 pour la concentration en masse : une grandeur composée n'a de sens qu'avec des unités cohérentes.
Exemple 3. Salma calcule la quantité de matière contenue dans d'aspirine (). Elle écrit étourdiment , ce qui est absurde — moles d'aspirine pèseraient un demi-kilo. L'erreur : . Le calcul correct est
relie masse et quantité de matière. On la réarrange en . La masse doit être convertie en grammes avant tout calcul.
Le volume molaire des gaz
Peser un solide ou un liquide est facile. Mais comment fait-on avec un gaz, qu'on ne peut pas poser sur une balance sans difficulté ? Yasmine peut difficilement peser le dioxyde de carbone qui s'échappe de sa pâte qui lève, ou le butane de la bouteille de gaz de la cuisine. Pour les gaz, on dispose d'une propriété remarquable : à température et pression données, une mole de n'importe quel gaz occupe toujours le même volume, quel que soit le gaz. C'est la loi d'Avogadro, et la grandeur correspondante est le volume molaire.
Le volume molaire est le volume occupé par une mole d'un gaz, dans des conditions de température et de pression données. Dans les conditions usuelles d'un laboratoire (environ sous pression atmosphérique), on prend
Le fait remarquable, c'est que ne dépend pas de la nature du gaz : une mole de dioxygène, une mole de dioxyde de carbone et une mole de butane occupent le même volume dans les mêmes conditions, car les molécules d'un gaz sont si espacées que leur taille propre devient négligeable.
Pour un gaz occupant un volume , la quantité de matière vaut avec en moles (), en litres () et en litres par mole ().
Exemple 1. Un ballon de baudruche gonflé à Marrakech contient de dioxyde de carbone, dans les conditions usuelles (). La quantité de matière de gaz est
Exemple 2. Karim veut connaître le volume occupé par de dioxygène dans ces mêmes conditions. Il réarrange la relation :
Le piège du volume molaire des gaz seulement
La relation est réservée aux gaz. Elle n'a aucun sens pour un solide ou un liquide : il n'existe pas de « volume molaire universel » pour le sucre ou l'eau liquide, car leurs molécules sont au contact les unes des autres et leur encombrement dépend fortement de l'espèce. Pour un liquide ou un solide, on revient à la masse via la masse volumique du chapitre 1 (), puis à . Réserve le volume molaire aux gaz, et seulement aux gaz.
Pour un gaz, avec dans les conditions usuelles, indépendant de la nature du gaz. Cette relation ne vaut que pour les gaz.
Pièges classiques
1. Oublier de préciser l'entité comptée. « Une mole de dioxygène » est ambigu : s'agit-il de molécules ou d'atomes ? Une mole de contient deux moles d'atomes d'oxygène. Précise toujours atome, molécule ou ion.
2. Oublier l'indice dans une masse molaire moléculaire. Pour , l'hydrogène compte deux fois : , et non . Chaque indice multiplie l'atome qui le précède.
3. Ne pas convertir la masse en grammes dans . La formule donne des moles seulement si est en grammes. Une masse en mg ou en kg doit être convertie d'abord, sous peine d'un résultat faux d'un facteur .
4. Confondre nombre d'entités et quantité de matière . est un nombre pur (sans unité, souvent une énorme puissance de 10) ; est en moles. On passe de l'un à l'autre par , jamais en les confondant.
5. Appliquer le volume molaire à un liquide ou un solide. ne vaut que pour les gaz. Pour un liquide ou un solide, on passe par la masse volumique puis par . Il n'existe pas de volume molaire universel pour les phases condensées.
6. Confondre masse molaire et masse de l'échantillon . est une propriété de l'espèce (la masse d'une mole, en ), fixe pour une espèce donnée ; est la masse de l'échantillon que tu as pesé, qui dépend de la quantité prélevée. Ne mets jamais l'une à la place de l'autre dans .
Application concrète
Yasmine prépare une boisson gazeuse maison dans sa cuisine de Rabat. Elle dissout du sucre dans de l'eau, puis ajoute une pastille effervescente qui libère du dioxyde de carbone. Curieuse, elle décide de tout exprimer en quantités de matière, comme une chimiste, pour comprendre ce qu'elle manipule réellement à l'échelle des molécules.
Étape 1 — Compter les molécules de sucre. Yasmine pèse de saccharose . Elle calcule d'abord la masse molaire : La quantité de matière de sucre est alors Soit, en nombre de molécules, molécules de saccharose. Une simple cuillerée, et déjà des dizaines de milliers de milliards de milliards de molécules.
Étape 2 — Compter les molécules d'eau. Elle ajoute d'eau (). La quantité de matière d'eau est Il y a donc bien plus de moles d'eau que de moles de sucre — l'eau est, et de loin, le constituant majoritaire de la boisson.
Étape 3 — Doser le gaz libéré. La pastille effervescente libère de dioxyde de carbone , dans les conditions usuelles (). Comme c'est un gaz, Yasmine n'utilise pas mais le volume molaire : Elle vérifie au passage la masse de gaz que cela représente, avec : Un peu plus d'un gramme de gaz, dispersé dans un volume bien visible : c'est toute la particularité de l'état gazeux.
Étape 4 — Comparer et conclure à l'échelle moléculaire. Yasmine range ses résultats : de sucre, d'eau, de . Elle remarque qu'une masse importante d'eau () correspond à beaucoup de moles, tandis qu'un volume de gaz pourtant visible ne correspond qu'à très peu de matière. La quantité de matière ne se lit ni dans la masse seule, ni dans le volume seul : elle se calcule, et c'est elle qui compte vraiment pour le chimiste.
Conclusion. En convertissant chaque ingrédient en quantité de matière, Yasmine a fait exactement ce que fait un chimiste avant toute réaction : ramener des masses pesées et des volumes mesurés à un langage commun, la mole. C'est ce langage qui rend les réactions chimiques comptables. Au chapitre 4, tu rapporteras cette quantité de matière au volume de la solution pour définir la concentration molaire, héritière directe de la concentration en masse du chapitre 1. Et en classes préparatoires, la mole sera le point de départ de tout bilan de matière, de toute stœchiométrie, de tout calcul de rendement : ce paquet de entités ne te quittera plus.
À retenir
La mole est un paquet de entités identiques. La quantité de matière , en moles, se relie au nombre d'entités par .
La masse molaire (en ) est la masse d'une mole. La masse molaire atomique se lit dans la classification ; la masse molaire moléculaire est la somme des masses molaires atomiques, chaque atome compté selon son indice.
La relation centrale convertit une masse en quantité de matière ; elle se réarrange en . La masse doit être en grammes.
Pour un gaz, avec dans les conditions usuelles, indépendant de la nature du gaz. Cette relation ne s'applique pas aux liquides ni aux solides.
Distingue toujours le nombre d'entités (nombre pur), la quantité de matière (en mol), la masse de l'échantillon (en g) et la masse molaire (en g/mol) : ce sont quatre grandeurs différentes reliées par les formules ci-dessus.