Suites numériques
Qu'est-ce qu'une suite ?
Compter les marches d'un escalier, les versements d'une tirelire, les rebonds d'une balle : à chaque rang entier () correspond un nombre. C'est exactement l'idée d'une suite. Elle ne se promène pas sur la droite réelle continûment comme une fonction ordinaire ; elle saute de rang en rang, un terme à chaque entier.
Une suite numérique est une fonction qui, à chaque entier naturel , associe un nombre réel noté (lu « indice »). Le nombre est le terme de rang (ou terme d'indice ) ; est appelé l'indice. La suite tout entière se note .
L'écriture remplace le des fonctions : c'est la même idée d'image, mais avec un indice en bas plutôt qu'une parenthèse. Le terme est le terme initial (rang ), le suivant, et ainsi de suite. Attention dès maintenant à ne pas confondre l'indice (la position dans la liste) et le terme (la valeur à cette position).
Définir une suite de façon explicite, c'est donner une formule qui exprime directement en fonction de . On calcule alors n'importe quel terme sans connaître les précédents.
Exemple 1. Soit la suite définie par pour tout entier . On obtient directement , , . Pour avoir , pas besoin des cent termes précédents : . C'est tout l'intérêt d'une formule explicite.
Exemple 2. La suite donne , , , : la liste des carrés parfaits. Là encore, se calcule d'un coup.
Définir une suite par récurrence
Il existe une seconde façon de fabriquer une suite, qui colle mieux à beaucoup de situations réelles : donner le premier terme, puis une règle qui fabrique chaque terme à partir du précédent. La tirelire d'Amine fonctionne ainsi : le solde d'un mois est celui du mois d'avant, plus dh.
Définir une suite par récurrence, c'est donner son premier terme (par exemple ) et une relation, dite relation de récurrence, qui exprime en fonction de . Chaque terme se déduit du précédent.
Exemple 3. Soit définie par et pour tout . On déroule : , puis , puis . Pour atteindre par cette voie, il faudrait calculer les cent termes intermédiaires — c'est la limite de la définition par récurrence, qu'on lèvera plus loin avec une formule explicite.
Le piège de l'indice confondu avec le terme
L'erreur la plus fréquente du chapitre : prendre pour . Si , alors n'est pas : c'est . L'indice dit à quelle position on regarde ; le terme est la valeur à cette position. De même, n'est pas « » : c'est le terme suivant, le terme de rang , qui peut valoir tout autre chose. Garde toujours en tête : l'indice est en bas, c'est une adresse ; le terme est la valeur logée à cette adresse.
Une suite associe à chaque entier un réel . On la définit soit de façon explicite ( en fonction de , calcul direct), soit par récurrence (premier terme relation en fonction de , calcul de proche en proche). L'indice n'est pas le terme .
Le sens de variation d'une suite
Comme une fonction monte ou descend, une suite peut croître ou décroître : ses termes augmentent rang après rang, ou diminuent. La tirelire d'Amine grossit chaque mois ; une dette qu'on rembourse rétrécit. Mais une suite ne se parcourt qu'aux entiers : pour comparer son comportement, on compare deux termes consécutifs, et .
Une suite est croissante si, pour tout entier , on a . Elle est décroissante si, pour tout , on a . Elle est constante si pour tout . On parle de suite strictement croissante (resp. décroissante) quand l'inégalité est stricte ( ou ).
Tout repose sur le signe de la différence . Si elle est toujours positive, chaque terme dépasse le précédent : la suite monte. Si elle est toujours négative, elle descend.
Soit une suite. Si pour tout , , alors est croissante. Si pour tout , , alors est décroissante. Étudier le signe de la différence est la méthode de référence pour déterminer le sens de variation.
Exemple 1. Soit . Calculons la différence : . Cette différence vaut pour tout : la suite est strictement croissante. Chaque terme dépasse le précédent de .
Exemple 2. Soit . On a . La différence vaut : la suite est strictement décroissante. Ses termes chutent de à chaque rang.
Le piège de la suite qui n'est ni croissante ni décroissante
Beaucoup d'élèves croient qu'une suite est forcément l'un ou l'autre. C'est faux : une suite peut alterner ou changer de sens. Prends , qui vaut : elle monte de à ? Non, elle descend de à , puis remonte. La différence change de signe : la suite n'est ni croissante ni décroissante. Avant de conclure, vérifie que le signe de la différence est le même pour tout . Un seul rang où il change suffit à interdire la monotonie.
Le sens de variation d'une suite se lit sur le signe de : positif pour tout croissante ; négatif pour tout décroissante. Si ce signe change selon , la suite n'est ni l'une ni l'autre. C'est une condition valable à tous les rangs, pas seulement aux premiers.
Les suites arithmétiques
Reviens à la tirelire d'Amine : chaque mois, dh de plus. Le solde augmente toujours du même montant. C'est le motif le plus simple qu'une suite puisse suivre, et il porte un nom : une suite arithmétique. On passe d'un terme au suivant en ajoutant une constante.
Une suite est arithmétique s'il existe un nombre réel , appelé la raison, tel que pour tout entier : . Autrement dit, on passe d'un terme au suivant en ajoutant toujours la même raison .
La raison se retrouve facilement : c'est la différence entre deux termes consécutifs, , et cette différence est constante. C'est même le test : une suite est arithmétique si et seulement si ne dépend pas de .
Exemple 1. La suite , est arithmétique de raison et de premier terme . Ses termes : La tirelire d'Amine, partie de dh avec dh par mois, est arithmétique de raison .
La formule explicite
Calculer en ajoutant cent fois est pénible. Heureusement, une suite arithmétique possède une formule explicite limpide : on part du premier terme et on ajoute la raison autant de fois que de rangs parcourus.
Si est arithmétique de premier terme et de raison , alors pour tout entier : . Plus généralement, à partir d'un terme : .
Exemple 2. Pour et , la formule donne . On vérifie : (cohérent avec la liste ), et surtout , d'un seul calcul. Remarque que est une expression affine en : une suite arithmétique se comporte comme une fonction affine restreinte aux entiers, et son sens de variation suit le signe de la raison.
Une suite arithmétique de raison est croissante si , décroissante si , constante si . Le sens de variation est entièrement décidé par le signe de la raison.
Le piège de l'oubli du rang de départ
L'erreur classique sur la formule explicite : multiplier la raison par tout court, en oubliant d'où l'on part. Si une suite arithmétique commence à (et non ), la formule devient : on a fait pas depuis le rang , pas pas. Salma écrit systématiquement même quand le premier terme donné est , et décale tous ses calculs d'un cran. Compte toujours le nombre de pas réellement effectués : de à , il y a ajouts de la raison.
Une suite arithmétique vérifie : on ajoute la raison constante. Formule explicite : , ou depuis un rang quelconque. Le signe de donne le sens de variation : croissante, décroissante.
Les suites géométriques
Le livret de Yasmine ne grossit pas par additions fixes : chaque année, le capital est multiplié par (les d'intérêts s'ajoutent en proportion du montant déjà présent). Une suite où l'on passe d'un terme au suivant en multipliant par une constante s'appelle une suite géométrique. C'est le moteur de tous les phénomènes à croissance proportionnelle : intérêts composés, populations, propagation.
Une suite est géométrique s'il existe un nombre réel , appelé la raison, tel que pour tout entier : . On passe d'un terme au suivant en multipliant toujours par la même raison .
La raison géométrique se retrouve par le quotient de deux termes consécutifs : (lorsque les termes sont non nuls), et ce quotient est constant. C'est la différence cruciale avec l'arithmétique : là on regardait une différence constante, ici un quotient constant.
Exemple 1. La suite , est géométrique de raison , de premier terme . Ses termes : Chaque terme double le précédent. Le livret de Yasmine, lui, est géométrique de raison :
La formule explicite
Comme pour l'arithmétique, multiplier par lui-même de nombreuses fois se résume en une formule. On part du premier terme et on multiplie par la raison autant de fois que de rangs parcourus — d'où une puissance.
Si est géométrique de premier terme et de raison , alors pour tout entier : . Plus généralement, à partir d'un terme : .
Exemple 2. Pour et , la formule donne . Vérification : (cohérent avec ), et . Pour le livret de Yasmine, le capital après années est : après ans, dh.
Pour une suite géométrique de premier terme : si , la suite est croissante (explosion exponentielle) ; si , elle est décroissante (décroissance vers ) ; si , elle est constante. Le sens de variation dépend de la position de par rapport à , pas par rapport à .
Le piège de l'arithmétique confondue avec la géométrique
C'est le carrefour d'erreurs du chapitre. Karim regarde la suite et annonce « raison , puisque ». Faux : la différence n'est pas constante (). Mais le quotient l'est : . La suite est géométrique de raison . Le réflexe qui te sauve : teste les deux. Si les différences consécutives sont égales, c'est arithmétique (on additionne) ; si les quotients consécutifs sont égaux, c'est géométrique (on multiplie). Ne décrète jamais la nature d'une suite sans avoir vérifié laquelle des deux constances tient.
Une suite géométrique vérifie : on multiplie par la raison constante. Formule explicite : . Pour : croissante, décroissante. Arithmétique = différence constante (on ajoute) ; géométrique = quotient constant (on multiplie).
Sommes de termes et algorithmes
Compter le total accumulé est souvent la vraie question : combien Amine a-t-il versé en tout au bout de mois ? Quelle distance totale parcourt une balle qui rebondit ? On a besoin de sommer les termes d'une suite. Additionner un à un fonctionne, mais devient vite impraticable ; pour les suites arithmétiques et géométriques, des formules closes existent.
La somme des entiers de à vaut . Plus généralement, la somme de termes consécutifs d'une suite arithmétique est : — le nombre de termes multiplié par la moyenne du premier et du dernier.
Exemple 1. Combien vaut ? Avec la formule, . C'est le calcul que le jeune Gauss, dit-on, fit de tête en une minute là où ses camarades additionnaient terme à terme. La clé : apparier le premier et le dernier (), le deuxième et l'avant-dernier (), etc. — paires valant chacune .
La somme de termes consécutifs d'une suite géométrique de raison est : .
Exemple 2. Pour la suite , la somme des six premiers termes ( à ) vaut . Vérifie en additionnant : . La formule épargne l'addition manuelle.
Calculer une suite par algorithme
Quand aucune formule simple ne s'applique, ou pour vérifier un calcul, on programme une boucle qui déroule la récurrence. C'est exactement ce que fait un tableur en recopiant une formule vers le bas. En Python, calculer le terme de rang d'une suite arithmétique de premier terme et de raison :
# Calcul de u_n pour u_0 = 2, r = 3
u = 2 # terme initial u_0
r = 3
n = 10
for i in range(n): # on applique la relation n fois
u = u + r # u devient le terme suivant
print(u) # affiche u_10 = 32
À chaque tour de boucle, la variable u avance d'un rang en appliquant la relation de récurrence . Après tours, elle contient . Pour une suite géométrique, on remplacerait u = u + r par u = u * q.
Exemple 3. Pour accumuler une somme, on ajoute une seconde variable qui cumule les termes. Voici le total versé par Amine après mois (versement de dh, solde croissant) :
# Somme des termes u_0 + u_1 + ... + u_{n-1}
u = 200 # premier versement
somme = 0
for i in range(12): # une année = 12 mois
somme = somme + u # on cumule
u = u + 200 # mois suivant
print(somme) # affiche 15600
Le piège de la formule géométrique appliquée quand
La formule de somme géométrique comporte un dénominateur . Si , ce dénominateur vaut : la formule n'a aucun sens (division par zéro). Or une suite géométrique de raison est constante : tous ses termes valent , et leur somme est simplement . Avant d'appliquer la formule, vérifie toujours que . C'est un réflexe que tu retrouveras en Terminale avec les sommes infinies, où la condition sur devient encore plus déterminante.
Somme arithmétique : (nombre de termes moyenne des extrêmes). Somme géométrique () : . En l'absence de formule, une boucle déroule la récurrence terme à terme. Toujours vérifier avant la formule géométrique.
Pièges classiques
Piège 1 : confondre l'indice et le terme . L'indice est l'adresse (la position dans la liste) ; le terme est la valeur logée à cette adresse. Si , alors et non . De même, désigne le terme suivant (rang ), pas « ». Lis toujours l'indice comme une position et le terme comme une valeur.
Piège 2 : confondre suite arithmétique et suite géométrique. Arithmétique = on ajoute une raison (différences consécutives constantes) ; géométrique = on multiplie par une raison (quotients consécutifs constants). Devant , ne décrète pas « raison » à partir de : teste le quotient , constant, donc géométrique de raison . Vérifie toujours laquelle des deux constances (différence ou quotient) tient.
Piège 3 : oublier le rang de départ dans la formule explicite. La formule suppose qu'on part du rang . Si la suite est donnée à partir de , c'est : on a fait pas depuis le rang . De à , le nombre de pas est , pas . Compte les pas réellement effectués, jamais par automatisme.
Piège 4 : croire qu'une suite est forcément monotone. Une suite peut n'être ni croissante ni décroissante : alterne . Le sens de variation exige que le signe de soit le même à tous les rangs. Un seul changement de signe interdit la monotonie. Ne conclus pas « croissante » sur la foi des deux premiers termes seulement.
Piège 5 : appliquer la formule de somme géométrique quand . Le dénominateur s'annule pour : la formule devient une division par zéro, interdite. Une suite géométrique de raison est constante ; la somme de termes vaut alors . Toujours écarter le cas avant d'utiliser la formule.
Piège 6 : juger le sens d'une suite géométrique par le signe de au lieu de sa position par rapport à . Pour une arithmétique, le sens dépend du signe de (par rapport à ). Pour une géométrique de premier terme positif, il dépend de la position de par rapport à : croissante, décroissante. Une raison est positive et pourtant la suite décroît vers . Ne transpose pas le critère arithmétique () au cas géométrique.
Application concrète
Yasmine prépare ses études supérieures et compare deux stratégies d'épargne sur ans, à Casablanca. Plan A : un livret qui rapporte par an, sur un dépôt initial unique de dh. Plan B : déposer dh la première année, puis dh de plus chaque année suivante (donc , , , ), sans intérêt. Elle veut savoir quel plan rapporte le plus au bout de ans, et reconnaître la nature de chaque suite.
Étape 1 — Identifier la nature de chaque suite. Plan A : le capital est multiplié par chaque année (les s'ajoutent proportionnellement au montant présent). Le quotient de deux capitaux consécutifs est constant, égal à : c'est une suite géométrique de raison et de premier terme . Plan B : les versements augmentent de dh chaque année. La différence entre deux versements consécutifs est constante, égale à : la suite des versements est arithmétique de raison et de premier terme .
Étape 2 — Calculer le capital du Plan A. Avec la formule géométrique , le capital après ans (rang ) vaut :
Le livret aura donc rapporté environ dh d'intérêts.
Étape 3 — Calculer le total versé dans le Plan B. Les quatre versements forment une suite arithmétique : . Leur somme se calcule par la formule arithmétique — nombre de termes moyenne des extrêmes :
Tu peux vérifier à la main : . Le Plan B accumule donc dh en versements.
Étape 4 — Comparer et décider. Plan A : dh (dont déposés et d'intérêts). Plan B : dh, entièrement issus des versements de Yasmine. Sur ans, le Plan B donne un montant final plus élevé. Mais attention à l'interprétation : dans le Plan B, Yasmine a déboursé dh de sa poche, alors que dans le Plan A elle n'a déboursé que dh et l'argent a « travaillé » pour elle. Les deux plans ne mesurent pas la même chose : l'un un capital qui fructifie, l'autre une épargne forcée.
Conclusion. Reconnaître qu'un plan suit une suite géométrique (multiplication, intérêts composés) et l'autre une suite arithmétique (addition, versements réguliers) a permis à Yasmine de modéliser, calculer et comparer en quelques lignes, là où une addition année par année aurait été laborieuse et risquée. C'est tout l'enjeu des suites : transformer un processus qui se répète en une formule qu'on maîtrise. En Terminale, tu pousseras l'idée jusqu'aux limites : que devient quand tend vers l'infini ? Une géométrique de raison explose, une de raison entre et s'éteint vers — et c'est ce comportement à l'infini qui décide du sort d'un placement, d'une population ou d'une dette.
À retenir
Une suite associe à chaque entier un réel . On la définit de façon explicite ( en fonction de ) ou par récurrence (premier terme relation en fonction de ). L'indice est une position, le terme une valeur : ne jamais les confondre.
Le sens de variation se lit sur le signe de , valable à tous les rangs : positif croissante, négatif décroissante. Une suite peut n'être ni l'une ni l'autre si ce signe change.
Suite arithmétique : , explicite ; on ajoute la raison, différences constantes ; sens donné par le signe de . Suite géométrique : , explicite ; on multiplie par la raison, quotients constants ; sens donné par la position de par rapport à .
Somme arithmétique : . Somme géométrique () : . En l'absence de formule, une boucle déroule la récurrence et cumule les termes.