Produit scalaire
Définir le produit scalaire
Le produit scalaire associe à deux vecteurs un nombre réel — un scalaire, d'où son nom. Ce n'est pas un vecteur : le résultat n'a ni direction ni sens, c'est juste un nombre, qui peut être positif, négatif ou nul. Ce nombre encode à la fois les longueurs des deux vecteurs et l'angle qu'ils forment. Reprends les deux marins d'Essaouira : plus leurs cordes pointent dans la même direction, plus le produit scalaire est grand ; quand elles sont perpendiculaires, il s'annule ; quand elles tirent à l'opposé, il devient négatif.
Soit et deux vecteurs non nuls, et l'angle géométrique qu'ils forment lorsqu'on les place à partir d'un même point. Le produit scalaire de et , noté , est le nombre réel Si ou , on pose .
Le signe du produit scalaire est entièrement gouverné par le cosinus de l'angle, puisque les deux normes sont toujours positives. Si est aigu, et le produit scalaire est positif. Si est obtus, et le produit scalaire est négatif. Si , et le produit scalaire est nul — c'est le cœur de la leçon 3.
Exemple 1. Soit et tels que , et l'angle entre eux vaut . Comme :
Exemple 2. Avec les mêmes normes mais un angle de , et : Le même couple de longueurs donne un produit scalaire positif ou négatif selon que l'angle est aigu ou obtus. C'est l'angle qui décide.
Le carré scalaire et la norme
Que se passe-t-il quand on fait le produit scalaire d'un vecteur avec lui-même ? L'angle est nul, , et on retrouve le carré de la norme.
Pour tout vecteur : On note souvent , appelé carré scalaire de .
Cette identité est le pont entre produit scalaire et longueur : connaître , c'est connaître . On s'en servira sans cesse pour développer des expressions et démontrer Al-Kashi.
Exemple 3. Si , alors .
Le piège du signe du cosinus
Salma calcule avec , et un angle de , et elle écrit . Elle a pris le cosinus comme s'il était positif. Mais est un angle obtus : son cosinus est négatif, . Le bon résultat est donc . Quand l'angle dépasse , le cosinus passe sous zéro et entraîne le produit scalaire avec lui. Avant de calculer, demande-toi toujours : l'angle est-il aigu (signe ) ou obtus (signe ) ?
est un nombre réel. Son signe est celui de : positif si l'angle est aigu, négatif si obtus, nul si droit. Avec lui-même, .
Expression analytique dans un repère orthonormé
La définition par l'angle est lumineuse mais peu pratique pour calculer : mesurer un angle est pénible. Heureusement, dès qu'on se place dans un repère orthonormé — axes perpendiculaires, même unité sur chacun — le produit scalaire se lit directement sur les coordonnées, sans aucun angle. C'est la formule que tu utiliseras le plus souvent.
Dans un repère orthonormé, soit et . Alors
On multiplie les abscisses entre elles, les ordonnées entre elles, et on additionne les deux produits. C'est tout. Aucune racine, aucun cosinus : juste deux multiplications et une addition. Cette formule et la définition par l'angle donnent toujours le même nombre — ce sont deux visages d'un même objet.
Exemple 1. Soit et . Alors
Exemple 2. Soit et . Attention aux signes :
Retrouver la norme avec les coordonnées
La formule analytique redonne au passage la norme vue en Seconde. Puisque et que , on retombe sur Pythagore.
Dans un repère orthonormé, , ce qui est cohérent avec .
Exemple 3. Pour : , donc . La norme du chapitre de Seconde et le carré scalaire sont la même chose.
Le piège des coordonnées multipliées en croix
Karim calcule avec et , et il écrit . Il a croisé les coordonnées : abscisse de l'un avec ordonnée de l'autre. C'est exactement le calcul du déterminant (au signe près), pas du produit scalaire. Le produit scalaire associe abscisse avec abscisse, ordonnée avec ordonnée : , jamais . Le déterminant croise et soustrait () ; le produit scalaire aligne et additionne. Ne confonds pas les deux : l'un teste la colinéarité, l'autre l'orthogonalité.
Dans un repère orthonormé, : on aligne abscisse avec abscisse, ordonnée avec ordonnée, et on additionne. C'est la formule de calcul reine, sans angle ni racine.
Produit scalaire et orthogonalité
Voici la propriété qui fait du produit scalaire un outil de géométrie décisif. Deux vecteurs non nuls sont orthogonaux — c'est-à-dire perpendiculaires — exactement quand l'angle entre eux vaut . Or ; le produit scalaire s'annule donc précisément dans ce cas. On a transformé une question d'angle droit en une simple égalité à zéro.
Deux vecteurs et sont orthogonaux lorsque les droites qui les portent sont perpendiculaires (ou lorsque l'un des deux est le vecteur nul). On note .
Deux vecteurs et sont orthogonaux si et seulement si leur produit scalaire est nul :
C'est l'analogue, pour la perpendicularité, de ce qu'était le déterminant pour le parallélisme en Seconde : un nombre dont l'annulation tranche la question. Pour tester si deux droites sont perpendiculaires, on prend un vecteur directeur de chacune et on calcule leur produit scalaire ; s'il est nul, les droites sont perpendiculaires.
Exemple 1. Soit et . Leur produit scalaire : Le produit scalaire est nul : et sont orthogonaux. Les droites qui les portent se coupent à angle droit.
Exemple 2. Soit et . Alors . Ils ne sont pas orthogonaux.
Trouver un vecteur orthogonal à un vecteur donné
À partir d'un vecteur , il existe une recette express pour fabriquer un vecteur orthogonal : on échange les coordonnées et on change un signe.
Le vecteur est orthogonal à , car .
Exemple 3. Un vecteur orthogonal à est . Vérifions : . Parfait.
Le piège de l'orthogonalité confondue avec la colinéarité
Salma veut montrer que deux vecteurs sont perpendiculaires et calcule leur déterminant , espérant le trouver nul. Erreur de critère. Le déterminant nul signifie colinéaire (même direction, donc parallèle) — c'est tout le contraire de perpendiculaire. Pour l'orthogonalité, c'est le produit scalaire qui doit s'annuler. Deux outils, deux questions opposées : déterminant nul parallèles ; produit scalaire nul perpendiculaires. Garde-les bien séparés dans ta tête.
. C'est le test de perpendicularité par le calcul. Pour fabriquer un vecteur orthogonal à , prends . Ne confonds pas avec le déterminant, qui teste le parallélisme.
Le projeté orthogonal
Reviens aux marins d'Essaouira. Le produit scalaire mesurait la « part utile » d'une force le long d'une direction. Cette part utile a un nom géométrique précis : le projeté orthogonal. Projeter un vecteur sur une droite, c'est laisser tomber chacun de ses points perpendiculairement sur cette droite, comme une ombre portée par un soleil rasant exactement vertical.
Soit une droite et un point . Le projeté orthogonal de sur est le point de tel que la droite soit perpendiculaire à . C'est le point de le plus proche de .
Le projeté orthogonal donne une seconde lecture du produit scalaire, très intuitive. Plaçons et à partir d'un même point . Notons le projeté orthogonal de sur la droite . Alors le produit scalaire ne dépend que de la « part de couchée sur », c'est-à-dire de .
Soit et deux vecteurs, et le projeté orthogonal de sur la droite . Alors Le produit scalaire ne « voit » que la projection de sur la direction de .
Exemple 1. Si et pointent dans le même sens, tombe « devant » , est dans le sens de , et le produit scalaire est positif. Concrètement, un marin qui tire presque dans l'axe : sa projection est longue et bien orientée, son apport est grand.
Exemple 2. Si l'angle entre et est obtus, le projeté tombe « derrière » , pointe à l'opposé de , et le produit scalaire devient négatif. Le marin tire vers l'arrière : il freine au lieu d'aider.
Le cas où la projection est nulle
Quand est perpendiculaire à , le projeté de tombe exactement sur : la projection est le vecteur nul, et le produit scalaire vaut zéro. On retrouve la caractérisation de l'orthogonalité de la leçon 3, vue cette fois par les projections : aucune part de ne se couche sur , donc rien à compter.
Si est le projeté orthogonal de sur , on a (mesures algébriques) : le produit scalaire est, au signe près, le produit des longueurs et , le signe étant positif si est dans le sens de , négatif sinon.
Le piège de la projection mal orientée
Karim projette sur et calcule le produit scalaire comme en prenant toujours des longueurs positives, sans regarder le sens. Quand l'angle est obtus, il oublie le signe et trouve un produit scalaire positif là où il devrait être négatif. La projection n'est pas une simple longueur : c'est une mesure algébrique, qui porte un signe. Si est du côté de par rapport à , le signe est ; s'il est du côté opposé, le signe est . La projection « regarde » dans quel sens elle pointe.
Le projeté orthogonal de sur est l'ombre perpendiculaire de sur , le point le plus proche. Le produit scalaire ne mesure que la part de projetée sur — avec son signe.
Applications : théorème d'Al-Kashi et formules
Le produit scalaire obéit aux mêmes règles de calcul que les nombres : on peut le développer, factoriser, distribuer. Cette algèbre permet de démontrer une des plus belles formules de la géométrie du triangle, le théorème d'Al-Kashi, qui généralise Pythagore à un triangle quelconque — du nom du mathématicien persan du XVᵉ siècle.
Propriété (règles de calcul). Pour tous vecteurs , , et tout réel :
Ces règles autorisent les identités remarquables vectorielles, qui découlent de :
Propriété (identités remarquables).
Exemple 1. Si , et , alors
Le théorème d'Al-Kashi
Dans un triangle , notons classiquement , , les longueurs des côtés. Le théorème d'Al-Kashi relie un côté aux deux autres et à l'angle qu'ils forment.
Dans un triangle , en notant , , et l'angle en :
C'est Pythagore augmenté d'un terme correctif. Si l'angle est droit, , le terme correctif disparaît et il reste : Pythagore exactement. Le terme mesure de combien le triangle s'écarte du cas rectangle. La démonstration tient en une ligne avec le produit scalaire : .
Exemple 2. Dans un triangle avec , et . Alors, avec :
Calculer un angle avec Al-Kashi
La formule se retourne pour trouver un angle à partir des trois côtés — utile quand on connaît toutes les longueurs mais aucun angle.
De on tire .
Exemple 3. Dans un triangle de côtés , , : , donc . On retrouve l'exemple précédent dans l'autre sens.
Le piège du signe dans Al-Kashi
Karim applique Al-Kashi et écrit , avec un plus devant le terme correctif. Faux : le signe est un moins. La formule est . Avec un plus, un angle droit donnerait , certes correct par hasard, mais un angle aigu gonflerait au lieu de le réduire — absurde, car un angle aigu en rapproche et , donc raccourcit . Mémorise : Al-Kashi soustrait le terme en cosinus. Le plus n'apparaît que si l'angle est obtus, car alors et devient positif tout seul.
Al-Kashi : (Pythagore avec terme correctif, signe moins). Pour un angle : . Identités : .
Pièges classiques
1. Croire que le produit scalaire est un vecteur. Le résultat de est un nombre réel, un scalaire : pas de flèche, pas de direction. Écrire « a pour coordonnées… » n'a aucun sens. Un produit scalaire est un nombre qui peut être positif, négatif ou nul, point final. La flèche disparaît dans l'opération.
2. Oublier que le repère doit être orthonormé pour . La formule analytique n'est valable que dans un repère orthonormé (axes perpendiculaires, même unité). Dans un repère quelconque, elle est fausse. Au lycée, les repères sont presque toujours orthonormés, mais la condition reste nécessaire : c'est elle qui garantit l'égalité avec .
3. Confondre produit scalaire et déterminant. Le produit scalaire aligne et additionne : , et son annulation signifie orthogonal. Le déterminant croise et soustrait : , et son annulation signifie colinéaire. Deux nombres, deux questions opposées : perpendiculaire d'un côté, parallèle de l'autre. Si tu calcules et , tu fais le déterminant, pas le produit scalaire.
4. Se tromper de signe avec le cosinus d'un angle obtus. Pour un angle entre et , le cosinus est négatif, donc le produit scalaire est négatif. Calculer comme au lieu de est l'erreur classique. Vérifie toujours : l'angle est-il aigu (cosinus ) ou obtus (cosinus ) ?
5. Mettre un dans Al-Kashi. La formule correcte est , avec un moins. Le terme correctif est soustrait. Mettre un plus contredit le fait qu'Al-Kashi généralise Pythagore (angle droit cosinus nul le terme s'efface). Le terme devient positif tout seul si l'angle est obtus, sans qu'on touche au signe de la formule.
6. Oublier le double produit dans l'identité remarquable. ne vaut pas en général : il manque le double produit scalaire . L'égalité n'est vraie que lorsque et sont orthogonaux (le double produit s'annule). C'est le théorème de Pythagore vectoriel — un cas particulier, pas la règle générale.
Application concrète
Yasmine étudie le plan d'un futur skatepark à Agadir, modélisé dans un repère orthonormé d'unité mètres. Trois sommets d'une plateforme triangulaire sont placés en , et . Les ingénieurs veulent savoir si l'angle en est droit (pour poser une rampe perpendiculaire), connaître la longueur du troisième côté, et vérifier une affirmation de Karim sur le triangle.
Étape 1 — Calculer les vecteurs des côtés issus de (coordonnées). Les deux côtés partant de sont
Étape 2 — L'angle en est-il droit ? (produit scalaire et orthogonalité). On calcule le produit scalaire des deux côtés : Le produit scalaire n'est pas nul : l'angle en n'est pas droit. La rampe perpendiculaire ne pourra pas s'appuyer sur ces deux côtés tels quels.
Étape 3 — Mesurer les côtés (norme). On calcule les longueurs des trois côtés. Les deux issus de d'abord : Le triangle est donc isocèle en . Pour le troisième côté, , d'où
Étape 4 — Retrouver l'angle en par Al-Kashi (cohérence). Avec , , , on a , , . Donc Comme , l'angle est aigu — cohérent avec le produit scalaire positif trouvé à l'étape 2 (, exactement le calculé directement).
Étape 5 — Réfuter Karim (raisonnement). Karim affirme : « Puisque , le triangle est isocèle, donc l'angle en est forcément droit. » Faux. Un triangle isocèle a deux côtés égaux, mais cela ne dit rien sur l'angle entre eux : il peut être aigu, droit ou obtus. Ici les calculs le prouvent : (isocèle, vrai) mais (angle non droit). Isocèle et rectangle sont deux propriétés indépendantes ; l'une n'entraîne pas l'autre.
Conclusion. En un seul triangle de skatepark, Yasmine a mobilisé tout le chapitre : coordonnées des côtés, produit scalaire pour tester l'angle droit, norme pour les longueurs, et Al-Kashi pour l'angle exact — le tout en parfaite cohérence interne, et de quoi réfuter une intuition fausse de Karim. Tout s'est joué par le calcul, sans rapporteur ni équerre. C'est la marque du produit scalaire : il convertit les angles et l'orthogonalité en arithmétique. En classes préparatoires, ce même produit scalaire se généralisera aux espaces de dimension quelconque et fondera la notion d'espace euclidien, où « angle » et « perpendiculaire » garderont un sens bien au-delà du plan.
À retenir
est un nombre réel dont le signe est celui de : positif si l'angle est aigu, négatif si obtus, nul si droit. Et .
Dans un repère orthonormé, : abscisse avec abscisse, ordonnée avec ordonnée, puis addition. C'est la formule de calcul reine, sans angle ni racine.
. Le produit scalaire teste la perpendicularité ; ne pas le confondre avec le déterminant , qui teste le parallélisme.
Le produit scalaire , où est le projeté orthogonal de sur : il ne mesure que la part de couchée sur la direction de , signe compris.
Al-Kashi : (Pythagore avec terme correctif, signe moins), et . Identités : .