Nombres réels, intervalles et valeur absolue
Tu passes en 1ʳᵉ ?Consolide la 2ⁿᵈᵉ avant d'attaquer les spécialités.La droite réelle et les ensembles de nombres
Au collège, tu as construit les nombres par étapes, en fonction de ce que tu voulais pouvoir faire avec eux. On compte des moutons : les entiers naturels suffisent. On veut soustraire librement, ou descendre sous zéro pour une température à Ifrane : il faut les entiers relatifs. On partage en parts égales : voici les fractions. Chaque besoin nouveau a fait naître un ensemble de nombres plus large que le précédent.
On note :
- l'ensemble des entiers naturels :
- l'ensemble des entiers relatifs :
- l'ensemble des nombres décimaux, ceux qui s'écrivent avec un nombre fini de chiffres après la virgule ;
- l'ensemble des nombres rationnels, ceux qui s'écrivent comme une fraction avec et entiers, ;
- l'ensemble des nombres réels, c'est-à-dire tous les nombres qui repèrent un point de la droite graduée.
Ces ensembles s'emboîtent les uns dans les autres, comme des poupées russes :
Le symbole se lit « est inclus dans » : tout entier naturel est aussi un entier relatif, tout décimal est un rationnel, et ainsi de suite. Chaque ensemble contient le précédent et lui ajoute des nombres nouveaux.
Exemple 1. Le nombre appartient à , donc aussi à , à , à et à . On écrit , le symbole se lisant « appartient à ».
Exemple 2. Le nombre appartient à mais pas à : un entier relatif négatif n'est pas un entier naturel.
Exemple 3. Le nombre appartient à : il a un nombre fini de chiffres après la virgule. Il appartient aussi à , car .
Exemple 4. Le nombre appartient à mais pas à : son écriture décimale ne s'arrête jamais.
Les nombres irrationnels
Tu pourrais croire que tout nombre est une fraction. C'est faux, et c'est l'une des découvertes les plus profondes des mathématiques. Certains réels ne peuvent s'écrire comme aucun quotient d'entiers : on les appelle irrationnels, et ils peuplent sans appartenir à .
Le nombre n'est pas rationnel : il n'existe aucune fraction d'entiers égale à . C'est un nombre irrationnel.
Son écriture décimale, , ne s'arrête jamais et ne devient jamais périodique. La démonstration de ce fait, élégante et redoutable, t'attend en classe préparatoire ; retiens pour l'instant qu'elle existe et que ce résultat a bouleversé les mathématiciens grecs, qui croyaient tout nombre exprimable par un rapport d'entiers.
Exemple 5. Le nombre , qui relie le périmètre d'un cercle à son diamètre, est lui aussi irrationnel : aucune fraction ne lui est égale. Quand tu écris , tu ne donnes qu'une valeur approchée, jamais la valeur exacte.
Le piège du « écrit avec une virgule, donc décimal »
Salma affirme que est un nombre décimal « puisqu'on peut l'écrire ». C'est une double erreur. D'abord, n'est qu'une valeur approchée de , pas sa valeur exacte : . Ensuite, un nombre décimal doit avoir un nombre fini de chiffres après la virgule. Or ne s'arrête jamais : il est rationnel, mais pas décimal. Avoir une écriture à virgule ne suffit pas à être décimal ; il faut que cette écriture se termine.
Les ensembles de nombres s'emboîtent : . Tout réel repère un point de la droite, mais certains réels, comme et , sont irrationnels : aucune fraction ne leur est égale.
Intervalles et appartenance
Une fois la droite réelle en place, on a souvent besoin de désigner non pas un seul nombre, mais tout un morceau de la droite : « tous les réels compris entre et », « tous les réels supérieurs à ». Plutôt que d'écrire ces phrases à chaque fois, les mathématiciens ont inventé une notation compacte et précise : les intervalles.
Soient deux réels et avec . L'intervalle est l'ensemble de tous les réels tels que . Les crochets fermés indiquent que les bornes et sont incluses.
Le point décisif, celui qui fait toute la subtilité du chapitre, est le sens des crochets. Un crochet fermé inclut la borne ; un crochet ouvert l'exclut.
Pour :
- : intervalle fermé, (les deux bornes sont prises) ;
- : intervalle ouvert, (les deux bornes sont exclues) ;
- : semi-ouvert à droite, ;
- : semi-ouvert à gauche, .
Exemple 1. car . De même et : les bornes font partie de l'intervalle fermé.
Exemple 2. : la borne est exclue de l'intervalle ouvert. En revanche , car on peut s'approcher de aussi près qu'on veut sans l'atteindre.
Les bornes infinies
Pour décrire « tous les réels supérieurs à », il n'y a pas de borne à droite : la droite réelle se prolonge sans fin. On utilise alors le symbole (l'infini).
On note :
- l'ensemble des réels tels que ;
- l'ensemble des réels tels que ;
- l'ensemble des réels tels que ;
- l'ensemble des réels tels que .
Le côté de l'infini porte toujours un crochet ouvert : l'infini n'est pas un nombre, il n'est jamais atteint, donc jamais inclus. L'ensemble tout entier se note d'ailleurs .
Exemple 3. Karim doit écrire « tous les réels strictement inférieurs à ». La réponse est : crochet ouvert sur (car strictement), et crochet ouvert du côté de (toujours).
Réunion et intersection
Deux intervalles peuvent se combiner. L'intersection retient ce qui est dans les deux à la fois ; la réunion retient ce qui est dans l'un ou dans l'autre.
Pour deux ensembles et :
- (intersection) est l'ensemble des qui appartiennent à et à ;
- (réunion) est l'ensemble des qui appartiennent à ou à .
Exemple 4. ? Non : l'intersection ne garde que la zone commune, c'est-à-dire . Un réel doit être à la fois et .
Exemple 5. : tout réel est soit , soit (et est dans les deux). La réunion couvre toute la droite.
Le piège du crochet à l'envers vers l'infini
Salma veut écrire les réels supérieurs ou égaux à et propose . Deux fautes d'un coup. D'abord, « supérieur ou égal » exige une borne incluse, donc un crochet fermé : . Ensuite, du côté de l'infini, le crochet est toujours ouvert, car n'est pas un nombre qu'on puisse atteindre. La bonne écriture est . Le réflexe à graver : on ne ferme jamais un crochet sur l'infini.
Crochet fermé : borne incluse. Crochet ouvert : borne exclue. Du côté de , le crochet est toujours ouvert. L'intersection retient le « et », la réunion retient le « ou ».
Encadrements et approximations
En physique, en mécanique, dans la vie courante, on ne travaille presque jamais avec des valeurs exactes : on travaille avec des approximations contrôlées. Dire qu'une longueur vaut « entre et mm », c'est l'encadrer. Savoir encadrer un nombre, et maîtriser la finesse de cet encadrement, est une compétence centrale de toute la science.
Encadrer un réel , c'est trouver deux réels et tels que . Le réel est une valeur approchée par défaut (en dessous), une valeur approchée par excès (au-dessus). L'amplitude de l'encadrement est la différence .
Plus l'amplitude est petite, plus l'encadrement est précis : il enferme dans un intervalle plus étroit.
Exemple 1. Puisque , on peut écrire l'encadrement : c'est un encadrement d'amplitude . En affinant, a une amplitude de : il est dix fois plus précis.
Arrondi et valeur approchée à près
Quand on coupe l'écriture décimale d'un nombre à un certain rang, on en donne une valeur approchée. Si l'on choisit le décimal le plus proche, on parle d'arrondi.
Une valeur approchée de à près est un nombre tel que la distance entre et ne dépasse pas . L'arrondi à près est la valeur approchée à décimales la plus proche de : on regarde le chiffre suivant, et on arrondit vers le haut s'il vaut ou plus, vers le bas sinon.
Exemple 2. Pour , l'arrondi à près (c'est-à-dire au centième) est , car le chiffre suivant est . L'arrondi à près est , car le chiffre suivant, , fait monter le en .
Exemple 3. Yasmine relève une masse de kg sur une balance. Son arrondi à près (au dixième) est kg, car le chiffre des centièmes, , est .
Encadrer une somme
Les encadrements se combinent, ce qui les rend très utiles. Si l'on connaît un encadrement de deux quantités, on en déduit un encadrement de leur somme.
Si et , alors . Les encadrements s'additionnent terme à terme.
Exemple 4. Amine achète deux articles au souk. Le premier est annoncé « entre et dh », le second « entre et dh ». Le total est donc compris entre dh et dh : Amine est sûr de payer entre et dh, sans connaître le prix exact.
Le piège de l'arrondi qui propage l'erreur
Karim doit calculer l'aire d'un disque de rayon m. Il arrondit d'abord à , calcule m², et annonce ce résultat comme exact. L'erreur n'est pas dans le calcul mais dans la confusion entre valeur approchée et valeur exacte. La vraie aire est m². En arrondissant trop tôt et trop grossièrement, Karim a perdu en précision avant de calculer, et l'erreur s'est propagée. La règle de l'artisan : on arrondit le plus tard possible, et on garde plusieurs décimales dans les calculs intermédiaires.
Encadrer , c'est l'enfermer entre deux valeurs ; l'amplitude mesure la précision. Pour arrondir à près, on regarde le chiffre suivant et on arrondit au plus proche. On arrondit le plus tard possible pour ne pas propager l'erreur.
Valeur absolue et distance
Reviens à l'atelier de Yasmine. La consigne « mm à mm près » parle d'un écart : peu importe que la pièce soit un peu trop longue ou un peu trop courte, ce qui compte, c'est de combien elle s'éloigne de . Cet écart, toujours positif, est exactement ce que mesure la valeur absolue. C'est l'outil qui transforme une différence signée en une distance.
La valeur absolue d'un réel , notée , est sa distance à zéro sur la droite réelle. Elle est toujours positive ou nulle :
Ainsi et : un nombre et son opposé ont la même valeur absolue, car ils sont à la même distance de zéro. C'est le prolongement direct de la « distance à zéro » que tu manipulais déjà avec les nombres relatifs au collège.
Exemple 1. ; ; .
La valeur absolue mesure une distance entre deux réels
L'idée vraiment puissante : la valeur absolue ne mesure pas seulement la distance à zéro, mais la distance entre deux réels quelconques.
Pour deux réels et , la distance entre et sur la droite réelle est , qui est aussi égale à .
Exemple 2. La distance entre et est . Si l'on calcule dans l'autre sens, : même résultat. La distance ne dépend pas de l'ordre, ce qui est rassurant — une distance n'a pas de signe.
Exemple 3. La distance entre et est . Sur la droite, il y a bien unités entre ces deux points.
Une inégalité de valeur absolue est un intervalle
Voici le pont qui relie ce chapitre tout entier. Une contrainte du type « est à une distance d'au plus de » se traduit à la fois par une valeur absolue et par un intervalle.
Pour un réel et un réel : Dire que est à une distance au plus de , c'est dire que appartient à l'intervalle centré en , de rayon .
Exemple 4. La condition — la tolérance de Yasmine — équivaut à , soit . La valeur absolue et l'intervalle décrivent exactement la même contrainte de fabrication.
Exemple 5. Résoudre : on cherche les réels à distance strictement inférieure à de . La réponse est , soit (crochets ouverts, car l'inégalité est stricte).
Le piège du « toujours »
Karim simplifie en par automatisme et écrit . C'est l'erreur centrale de la leçon. La valeur absolue est toujours positive ou nulle : , jamais . La règle n'est valable que lorsque est déjà positif ou nul ; dès que est négatif, , et devient alors un nombre positif. Tu reverras cette précaution en classe préparatoire, où la valeur absolue comme distance devient l'outil de base pour définir les limites et la continuité d'une fonction : « proche de » s'y écrira précisément « petit ».
est la distance de à zéro, toujours . La distance entre deux réels et est . Surtout : — une inégalité de valeur absolue est un intervalle centré.
Pièges classiques
-
Confondre et . Le crochet fermé inclut la borne, le crochet ouvert l'exclut. Ainsi mais . Une seule barre de crochet retournée change l'ensemble : lis-les toujours avec attention.
-
Fermer un crochet sur l'infini. Écrire est une faute : n'est pas un nombre, il ne peut jamais être atteint ni inclus. Le crochet du côté de l'infini est toujours ouvert : .
-
Mal lire . Cet intervalle désigne tous les réels strictement inférieurs à , et non « entre moins l'infini et inclus ». Le crochet ouvert sur exclut ; on a donc , par exemple , , , mais pas .
-
Croire que toujours. La valeur absolue est positive ou nulle : , pas . La formule ne vaut que pour ; pour , c'est .
-
Penser que est décimal. Un nombre décimal a un nombre fini de chiffres après la virgule. Or ne s'arrête jamais : il est rationnel mais pas décimal. Avoir une virgule ne suffit pas ; l'écriture doit se terminer.
-
Arrondir trop tôt dans un calcul. Remplacer par dès le début d'un calcul fausse le résultat final. La valeur approchée propage son erreur dans tout ce qui suit. On garde plusieurs décimales dans les étapes intermédiaires et on n'arrondit qu'à la toute fin.
Application concrète
Yasmine doit contrôler un lot de pièces usinées dans l'atelier de Tanger. Le cahier des charges impose une longueur de mm avec une tolérance de mm, et un prix de revient à respecter. Elle va traverser tout le chapitre pour rendre son verdict.
Étape 1 — Traduire la tolérance en intervalle. « mm à mm près » signifie que la longueur doit vérifier . D'après le théorème de la valeur absolue, cela équivaut à , soit . Voilà l'intervalle des pièces acceptables.
Étape 2 — Tester une pièce avec la distance. La première pièce mesure mm. Yasmine calcule son écart à la cible : mm. Comme , la pièce est dans la tolérance. Une deuxième pièce mesure mm : mm. Cette fois : la pièce est rejetée, elle est trop courte.
Étape 3 — Encadrer une mesure imprécise. Le pied à coulisse de Yasmine n'affiche que les dixièmes de millimètre : une pièce lue mm vaut en réalité une longueur comprise entre et mm (arrondi au dixième près). Cet encadrement, d'amplitude mm, est entièrement contenu dans : la pièce est sûrement acceptable, malgré l'imprécision de l'instrument.
Étape 4 — Encadrer le coût du lot. Chaque pièce conforme est facturée entre et dh selon la finition. Pour un lot de pièces, le coût total est encadré en additionnant : entre dh et dh. Yasmine sait donc, sans connaître le prix exact, que la facture tombera dans l'intervalle dh.
Étape 5 — Réunir les pièces hors tolérance. Yasmine classe les rebuts : ceux qui sont trop courts vérifient , ceux qui sont trop longs vérifient . L'ensemble des pièces rejetées est la réunion : tout ce qui tombe en dehors de l'intervalle de tolérance, des deux côtés.
Conclusion. En une seule mission de contrôle, Yasmine a manipulé les réels, traduit une tolérance en intervalle, mesuré un écart par une valeur absolue, encadré une mesure et un coût, et décrit un ensemble par une réunion d'intervalles. Ces gestes ne sont pas scolaires : ce sont ceux de tout ingénieur, de tout physicien, de tout économiste qui travaille avec des grandeurs réelles. La valeur absolue comme distance, que tu retrouveras en classe préparatoire au cœur des limites et de la continuité, prend ici tout son sens concret : maîtriser « à quelle distance suis-je de la cible ? », c'est maîtriser la précision elle-même.
À retenir
Les ensembles de nombres s'emboîtent : . Tout réel repère un point de la droite ; certains, comme et , sont irrationnels et ne s'écrivent comme aucune fraction.
Un crochet fermé inclut la borne, un crochet ouvert l'exclut. Du côté de , le crochet est toujours ouvert. L'intersection traduit le « et », la réunion traduit le « ou ».
Encadrer , c'est trouver ; l'amplitude mesure la précision. On arrondit à près en regardant le chiffre suivant, et le plus tard possible dans un calcul.
La valeur absolue est la distance de à zéro, toujours positive ou nulle ; la distance entre deux réels et est .
Une inégalité de valeur absolue est un intervalle centré : . C'est l'outil qui reviendra en prépa pour définir limites et continuité.