Agroécologie et utilisation des sols
Le sol, une ressource vivante et fragile
On marche dessus sans y penser, on le croit inerte. Pourtant le sol est l'un des milieux les plus vivants de la planète : une poignée de terre de jardin contient plus d'organismes que d'êtres humains sur Terre. Et surtout, il est lent à se former et rapide à détruire — c'est cette asymétrie qui en fait une ressource fragile.
Le sol est la couche superficielle meuble de la surface terrestre, issue de l'altération de la roche-mère et de l'accumulation de matière organique. Il résulte de l'interaction entre une fraction minérale (issue de la roche) et une fraction organique (issue du vivant).
Le sol n'est donc ni la roche nue, ni un simple support : c'est une interface vivante entre le monde minéral et le monde biologique. Cette double origine explique tout son fonctionnement.
Une structure en horizons
Si tu creuses une tranchée dans un sol, tu ne vois pas une matière uniforme mais une succession de couches superposées, les horizons, reconnaissables à leur couleur et à leur texture.
Un horizon est une couche de sol sensiblement homogène, parallèle à la surface. De haut en bas, on distingue typiquement la litière (débris végétaux frais), l'horizon humifère (sombre, riche en matière organique décomposée), l'horizon minéral (plus clair) et enfin la roche-mère altérée.
Exemple 1. Dans une forêt de chênes du Moyen Atlas, la couche brun-noir des premiers centimètres est l'horizon humifère : c'est là que se concentrent les racines fines, les vers et la vie microbienne. Plus bas, la terre s'éclaircit, signe qu'elle contient moins de matière organique.
Exemple 2. Sur une pente déboisée et érodée du Rif, l'horizon humifère a disparu : on laboure directement un sol clair, pauvre, proche de la roche-mère. Le sol n'y joue plus son rôle nourricier — il a perdu sa couche la plus précieuse.
Le complexe argilo-humique, cœur de la fertilité
La fertilité d'un sol ne tient pas seulement à ce qu'il contient, mais à sa capacité à retenir l'eau et les éléments nutritifs sans qu'ils soient lessivés par la pluie. Cette capacité repose sur une association microscopique remarquable.
Le complexe argilo-humique est l'association des particules d'argile (minérales, chargées négativement) et d'humus (matière organique stable issue de la décomposition). Cet ensemble retient les ions nutritifs (potassium, calcium, ammonium…) et les restitue progressivement aux racines.
Exemple 1. Sans complexe argilo-humique, un sol sableux laisse filer l'eau et les engrais directement vers la nappe : tu peux fertiliser autant que tu veux, les plantes n'en profitent presque pas. C'est tout le problème des sols dégradés.
Exemple 2. À l'inverse, une terre noire bien pourvue en humus, comme celles entretenues au fumier dans les jardins du Saïs, retient l'eau « comme une éponge » et garde longtemps sa fertilité.
Une faune souterraine qui travaille
Le sol n'est pas seulement une matière : c'est un écosystème grouillant. Cette pédofaune — l'ensemble des animaux du sol — assure des fonctions essentielles et gratuites.
La pédofaune désigne l'ensemble des organismes animaux vivant dans le sol : vers de terre, collemboles, acariens, fourmis, larves d'insectes. Avec les bactéries et champignons (les décomposeurs), elle assure la fragmentation puis la minéralisation de la matière organique.
Exemple 1. Un ver de terre ingère la litière, la digère, et rejette des déjections riches en humus tout en creusant des galeries qui aèrent le sol et y font pénétrer l'eau. Là où les vers disparaissent, le sol se compacte et s'asphyxie.
Le sol est une ressource vivante (pédofaune, décomposeurs) et fragile : il se forme très lentement par altération de la roche-mère et accumulation de matière organique, mais peut être détruit en quelques années. Sa fertilité repose sur le complexe argilo-humique, qui retient eau et ions nutritifs.
L'agrosystème, un écosystème sous contrôle humain
Un champ ressemble à un milieu naturel : il y pousse des plantes, il y vit des insectes, il y a un sol. Mais ce n'est pas un écosystème comme un autre. C'est une création humaine, façonnée pour produire, et cette finalité change tout son fonctionnement. Tu as croisé cette notion au chapitre sur les agrosystèmes et l'alimentation ; on l'approfondit ici en la comparant terme à terme à l'écosystème naturel.
Un agrosystème (ou agroécosystème) est un écosystème modifié et exploité par l'humain dans le but de produire de la biomasse utile (alimentation, fibres, énergie). Il se distingue d'un écosystème naturel par l'exportation de matière, sa faible biodiversité et sa dépendance aux intrants.
L'exportation rompt le cycle de la matière
Dans une forêt, presque tout ce que produisent les plantes finit par retomber au sol (feuilles mortes, animaux décomposés) et y est recyclé : le cycle de la matière est fermé. Dans un champ, la récolte part — vers le marché de Casablanca, vers nos assiettes. Ce qui était prélevé du sol ne lui revient pas.
L'exportation est le prélèvement, par la récolte, de la biomasse produite — et donc des éléments minéraux qu'elle contient (azote, phosphore, potassium). Elle ouvre le cycle de la matière et appauvrit progressivement le sol si rien ne compense.
Exemple 1. Chaque récolte de blé emporte avec elle l'azote et le phosphore que la plante a puisés dans le sol. Sur un sol naturel, ces éléments seraient revenus par décomposition ; sur un champ, ils sont partis avec les grains. C'est précisément ce manque que les engrais viennent combler.
Les intrants compensent ce que la nature ne fait plus
Puisque le cycle est ouvert, l'agriculteur doit réinjecter de l'extérieur ce que le système ne régénère plus seul. Ce sont les intrants.
Un intrant est tout ce que l'agriculteur apporte de l'extérieur au système : engrais (compensent l'exportation des minéraux), eau d'irrigation, produits phytosanitaires (pesticides, herbicides), semences, et énergie (carburant des machines).
Exemple 1. Karim affirme : « Un champ se débrouille tout seul, comme une prairie sauvage. » C'est faux, et c'est le cœur du chapitre : sans engrais pour compenser l'exportation, sans désherbage pour écarter la concurrence, le rendement d'un champ intensif s'effondre en quelques saisons. L'agrosystème est maintenu sous perfusion.
Une biodiversité volontairement réduite
Pour maximiser le rendement d'une espèce, on élimine toutes les autres : c'est la monoculture. Une seule plante cultivée, les autres traitées en « mauvaises herbes », les animaux en « ravageurs ».
La faible biodiversité d'un agrosystème résulte de la sélection d'une ou quelques espèces cultivées au détriment de toutes les autres. Cette simplification augmente le rendement à court terme mais fragilise le système : moins de régulations naturelles, plus de vulnérabilité aux ravageurs et aux maladies.
Exemple 1. Un immense champ d'une seule variété de blé est un buffet ouvert pour un parasite spécialisé : rien ne l'arrête, aucun prédateur naturel n'est là pour le réguler. Il faut alors traiter chimiquement. Dans un milieu diversifié, la maladie aurait été freinée par la variété même des plantes.
Une dépendance énergétique massive
Enfin, l'agriculture moderne ne fonctionne qu'avec un apport d'énergie considérable, le plus souvent fossile, qu'on oublie parce qu'il est invisible dans l'assiette.
Un agrosystème se distingue d'un écosystème naturel par quatre traits liés : l'exportation de matière (cycle ouvert), la nécessité d'intrants pour compenser, une faible biodiversité (monoculture) et une forte dépendance énergétique. Plus on simplifie le système, plus il faut le soutenir de l'extérieur.
Les impacts de l'agriculture intensive
Tant que les intrants compensent et que le sol tient, le système produit beaucoup. Mais cette productivité a un coût, souvent différé, souvent invisible sur une seule saison. À l'échelle de décennies, l'agriculture intensive peut dégrader la ressource même dont elle dépend : le sol et l'eau. C'est une forme d'autodestruction lente, et c'est exactement ce que l'agroécologie cherchera à éviter.
L'agriculture intensive vise le rendement maximal par unité de surface, au moyen d'intrants abondants, de mécanisation et de monoculture. Ses impacts environnementaux principaux sont l'érosion, la salinisation, l'épuisement du sol, la pollution des eaux et la perte de biodiversité.
L'érosion : le sol qui s'en va
Quand un sol est laissé nu — labouré, sans couverture végétale — la pluie et le vent emportent ses particules les plus fines, c'est-à-dire les plus fertiles. Or cette couche a mis des siècles à se former.
L'érosion est l'entraînement des particules de sol par l'eau (ruissellement) ou le vent. Elle est aggravée par la mise à nu du sol, le labour profond et la suppression des haies, et elle retire au sol son horizon humifère, le plus fertile.
Exemple 1. Sur les pentes déboisées du Rif et du Pré-Rif, le ruissellement des pluies d'automne arrache chaque année des tonnes de terre par hectare. Cette terre finit dans les barrages, qu'elle envase et dont elle réduit la durée de vie — un double préjudice.
La salinisation : quand l'irrigation tue le sol
L'eau d'irrigation contient toujours un peu de sel. Sous un climat chaud et sec, l'eau s'évapore mais le sel, lui, reste et s'accumule. À la longue, le sol devient trop salé pour que quoi que ce soit y pousse.
La salinisation est l'accumulation de sels minéraux dans le sol, provoquée par une irrigation excessive sous climat aride, sans drainage suffisant. Au-delà d'un seuil, elle rend le sol stérile.
Exemple 1. Dans certaines zones irriguées du Tafilalet et du bas Drâa, des parcelles autrefois cultivées portent aujourd'hui une croûte blanchâtre de sel en surface : elles ont été perdues par salinisation. C'est un risque majeur de l'irrigation dans le Maroc aride.
L'épuisement et la pollution des eaux
L'exportation répétée sans restitution suffisante de matière organique épuise le sol : sa teneur en humus chute, le complexe argilo-humique s'appauvrit, la fertilité décline. On compense par toujours plus d'engrais — et c'est là que naît un autre problème.
Le lessivage des nitrates est l'entraînement, par les eaux d'infiltration, de l'excès d'engrais azotés (nitrates) non absorbés par les cultures, vers les nappes phréatiques et les cours d'eau. Il provoque la pollution des eaux et l'eutrophisation (prolifération d'algues qui asphyxient les milieux aquatiques).
Exemple 1. Salma croit que « plus on met d'engrais azoté, plus la récolte est bonne, sans limite ». C'est une erreur classique : au-delà de ce que la plante peut absorber, l'azote excédentaire n'augmente plus le rendement — il est simplement lessivé vers la nappe et la pollue. Trop d'engrais, c'est à la fois du gaspillage et de la pollution.
La perte de biodiversité
Enfin, l'uniformisation des paysages, la suppression des haies et l'usage des pesticides réduisent la biodiversité bien au-delà du champ : pollinisateurs, oiseaux, insectes auxiliaires disparaissent. Or beaucoup d'entre eux rendaient des services gratuits — pollinisation, régulation des ravageurs — que tu as étudiés au chapitre sur les services écosystémiques.
L'agriculture intensive dégrade la ressource dont elle dépend : érosion (sol nu emporté), salinisation (irrigation en climat aride), épuisement (perte d'humus), pollution des eaux (lessivage des nitrates, eutrophisation) et perte de biodiversité. Ces impacts sont souvent différés et cumulatifs.
Les principes de l'agroécologie
Face à cette impasse, une autre logique s'est imposée depuis quelques décennies. Plutôt que de combattre la nature à coups d'intrants, l'agroécologie cherche à s'en faire une alliée : reconstituer les régulations naturelles, nourrir le sol vivant, diversifier. L'idée n'est pas de revenir en arrière, mais d'utiliser ce qu'on sait de l'écologie pour produire durablement.
L'agroécologie est une approche de l'agriculture qui s'appuie sur les régulations naturelles des écosystèmes pour produire, en cherchant à réduire les intrants chimiques et énergétiques tout en préservant la ressource sol et la biodiversité. Elle vise un compromis durable entre rendement et conservation.
Valoriser les régulations naturelles
Le principe fondateur est de réintroduire dans le champ les mécanismes gratuits que la nature opère d'elle-même : fixation de l'azote, recyclage de la matière, prédation des ravageurs, pollinisation.
Exemple 1. Les légumineuses (fève, luzerne, trèfle) abritent dans leurs racines des bactéries capables de fixer l'azote de l'air et de l'enrichir dans le sol. Les cultiver, c'est produire un engrais azoté gratuit et naturel, là où l'agriculture intensive achète des engrais de synthèse coûteux et polluants.
La rotation des cultures
La rotation des cultures consiste à faire se succéder, sur une même parcelle d'une année à l'autre, des cultures différentes (par exemple céréale, puis légumineuse, puis culture sarclée). Elle rompt les cycles des parasites et équilibre les prélèvements et les apports d'éléments minéraux.
Exemple 1. Faire suivre un blé (gros consommateur d'azote) par une fève (qui en fixe) reconstitue le stock d'azote du sol sans engrais. De plus, un parasite du blé qui ne trouve plus de blé l'année suivante voit sa population s'effondrer : la rotation est une lutte préventive.
Les associations de cultures
Une association de cultures est la culture simultanée de plusieurs espèces sur la même parcelle, de manière à ce qu'elles se rendent service mutuellement (apport d'azote, ombrage, protection contre les ravageurs, occupation de l'espace).
Exemple 1. Dans les oasis, on cultive sous les palmiers-dattiers des arbres fruitiers, et sous ceux-ci des céréales et des légumes : trois étages de cultures sur la même surface. C'est une association traditionnelle d'une efficacité remarquable, qu'on retrouvera dans la dernière leçon.
La couverture des sols et la lutte biologique
Deux derniers principes complètent l'édifice. Couvrir le sol en permanence — par un couvert végétal ou un paillage — le protège de l'érosion, limite l'évaporation et nourrit la vie du sol. La lutte biologique remplace les pesticides par des ennemis naturels des ravageurs.
La lutte biologique consiste à utiliser des organismes vivants (prédateurs, parasites, micro-organismes) pour réguler les ravageurs, à la place ou en complément des pesticides chimiques.
Exemple 1. Introduire ou favoriser des coccinelles pour qu'elles dévorent les pucerons d'une culture, plutôt que de pulvériser un insecticide, est un cas classique de lutte biologique. Une haie en bordure de champ sert justement de refuge à ces auxiliaires.
Exemple 2. Laisser un couvert végétal (par exemple un trèfle) entre deux cultures protège le sol nu de l'érosion hivernale, le maintient vivant, et fournit de la matière organique quand on l'enfouit. Le sol n'est plus jamais laissé à découvert.
L'agroécologie s'appuie sur les régulations naturelles plutôt que sur les intrants : rotations (rompre les cycles parasitaires, équilibrer azote), associations (espèces qui s'entraident), couverture du sol (contre l'érosion) et lutte biologique (auxiliaires contre ravageurs). Le sol vivant est nourri, non épuisé.
Vers une utilisation durable des sols au Maroc
L'agroécologie n'est pas une invention récente venue d'ailleurs. Au Maroc, des paysages entiers en appliquent les principes depuis des siècles, parce que la rareté de l'eau et la fragilité des sols ne laissaient pas le choix. Regarder ces systèmes traditionnels, c'est comprendre que durabilité et savoir local vont souvent de pair — et que le défi d'aujourd'hui est de les concilier avec les besoins d'une population qui grandit.
Une utilisation durable des sols vise à satisfaire les besoins actuels sans compromettre la capacité des générations futures à utiliser la même ressource. Elle cherche l'équilibre entre rendement, préservation du sol et gestion économe de l'eau.
L'oasis, un agrosystème étagé et économe
L'oasis est sans doute le plus bel exemple marocain d'agroécologie traditionnelle. Sa structure répond précisément aux contraintes du désert : un soleil écrasant, une eau rarissime.
L'oasis est un agrosystème étagé : les palmiers-dattiers en strate haute créent un microclimat ombragé et humide qui protège, en dessous, des arbres fruitiers, puis des cultures basses (fourrage, céréales, légumes). C'est une association de cultures à grande échelle.
Exemple 1. Dans la vallée du Drâa, le palmier protège du soleil les cultures du dessous et limite l'évaporation ; les légumineuses cultivées au sol enrichissent la terre en azote ; le fumier des animaux entretient l'humus. Trois principes agroécologiques — association, couverture, recyclage — réunis dans un seul système né de l'empirisme et de la nécessité.
Les terrasses de l'Atlas, contre l'érosion
Sur les pentes raides du Haut Atlas, cultiver sans précaution reviendrait à offrir le sol au ruissellement. La réponse traditionnelle est géniale de simplicité : transformer la pente en escalier.
Une terrasse de culture est une parcelle horizontale aménagée à flanc de pente, retenue par un muret. Elle freine le ruissellement, retient le sol et l'eau, et permet de cultiver là où la pente l'interdirait — une lutte directe contre l'érosion.
Exemple 1. Dans les vallées de l'Atlas, ces terrasses retenues par des murets de pierres sèches existent depuis des générations. Chacune retient sa mince couche de sol fertile et l'eau d'irrigation, là où une pente nue aurait tout perdu dès la première grosse pluie.
Gérer l'eau, ressource décisive
Au Maroc, parler de sol durable, c'est inséparablement parler d'eau. L'irrigation mal maîtrisée salinise et gaspille ; bien conduite, elle fait vivre des régions entières.
Exemple 1. Les séguias et les khettaras (galeries souterraines captant l'eau) sont des techniques traditionnelles qui acheminent l'eau avec un minimum de pertes par évaporation. Aujourd'hui, l'irrigation au goutte-à-goutte poursuit le même objectif avec une technologie moderne : apporter à chaque plante juste l'eau nécessaire, sans excès qui salinise ni gaspillage.
L'équilibre rendement-préservation
Le défi du Maroc, et du monde, n'est pas de choisir entre nourrir et préserver, mais de tenir les deux ensemble. L'agriculture intensive maximise le rendement à court terme en hypothéquant la ressource ; les systèmes traditionnels préservent la ressource mais ne suffisent pas toujours aux besoins. L'agroécologie moderne cherche la voie médiane : des rendements corrects et durables.
Une utilisation durable des sols concilie rendement et préservation. Le Maroc en offre des modèles anciens : l'oasis (agrosystème étagé, association de cultures), les terrasses de l'Atlas (lutte contre l'érosion en pente), et une gestion économe de l'eau (séguias, khettaras, goutte-à-goutte). Préserver le sol et l'eau, c'est préserver la capacité à produire demain.
Pièges classiques
Piège 1 : croire que le sol est une matière inerte et inépuisable. Le sol est un milieu vivant (pédofaune, décomposeurs, complexe argilo-humique) qui se forme très lentement — des siècles pour quelques centimètres d'horizon humifère. Le traiter comme un simple support qu'on peut épuiser indéfiniment, c'est ignorer qu'il peut être détruit en quelques années et qu'il ne se reconstitue pas à l'échelle d'une vie humaine.
Piège 2 : confondre agrosystème et écosystème naturel. Les deux contiennent du vivant, mais l'agrosystème exporte sa matière (cycle ouvert), dépend d'intrants, a une faible biodiversité et consomme de l'énergie. Dire qu'« un champ se débrouille tout seul comme une prairie » (l'erreur de Karim) revient à oublier que c'est l'humain qui le maintient sous perfusion.
Piège 3 : penser que plus d'engrais signifie toujours plus de récolte. Au-delà de ce que la plante peut absorber, l'azote excédentaire n'augmente plus le rendement (l'erreur de Salma) : il est lessivé vers les nappes et les pollue. Trop d'engrais, c'est à la fois du gaspillage économique et une pollution des eaux (nitrates, eutrophisation).
Piège 4 : croire que l'irrigation est toujours bénéfique. En climat aride et sans drainage, une irrigation excessive provoque la salinisation : l'eau s'évapore, le sel s'accumule, et le sol devient stérile. L'eau qui devait nourrir le sol finit par le tuer. L'irrigation doit être dosée, pas maximale.
Piège 5 : opposer agroécologie et rendement, comme si produire écologiquement signifiait produire peu. L'agroécologie ne renonce pas au rendement : elle le cherche durable, en remplaçant des intrants coûteux par des régulations naturelles (fixation d'azote par les légumineuses, lutte biologique, rotations). L'oasis étagée produit beaucoup sur peu de surface. L'enjeu est la durée, pas le renoncement.
Piège 6 : croire que l'agroécologie est un simple « retour au passé ». Elle s'appuie sur des savoirs traditionnels (oasis, terrasses) et sur l'écologie scientifique moderne et des techniques nouvelles (goutte-à-goutte, lutte biologique raisonnée, sélection variétale). Ce n'est pas un refus du progrès, mais un usage plus intelligent de ce qu'on sait du vivant.
Application concrète
Amine a hérité de quelques hectares dans une vallée présaharienne, près de Zagora, et hésite entre deux façons de les exploiter. Un voisin lui conseille de tout araser pour faire un grand champ de pastèques irriguées « pour le marché », à rendement maximal et immédiat. Sa grand-mère, elle, défend le vieux système de l'oasis familiale. Aidons Amine à raisonner en agronome, étape par étape.
Étape 1 — Évaluer la ressource sol. Amine creuse une fosse dans sa parcelle. Sous une fine litière, il trouve un horizon humifère sombre d'à peine quinze centimètres, puis très vite un sol clair et caillouteux. Il comprend que sa ressource fertile — l'horizon riche en complexe argilo-humique et en pédofaune — est mince et précieuse, et qu'elle a mis des siècles à se constituer. La sacrifier serait irréversible à l'échelle de sa vie.
Étape 2 — Analyser le projet intensif. Le grand champ de pastèques, c'est un agrosystème simplifié à l'extrême : monoculture (faible biodiversité), forte exportation à chaque récolte, dépendance totale aux intrants (engrais, pesticides) et à une irrigation abondante. Amine repère le danger : sous le climat aride de Zagora, cette irrigation massive risque la salinisation, et le sol nu entre les rangs s'érodera au moindre orage. Le rendement serait fort deux ou trois ans, puis le sol pourrait se dégrader durablement.
Étape 3 — Analyser le système oasien. L'oasis de sa grand-mère est un agrosystème étagé : palmiers en haut, fruitiers au milieu, luzerne et légumes en bas. Amine reconnaît les principes de l'agroécologie qu'il a étudiés : une association de cultures (trois étages), une couverture du sol permanente qui le protège de l'érosion et limite l'évaporation, des légumineuses (la luzerne) qui fixent l'azote gratuitement, et le fumier des chèvres qui entretient l'humus. L'eau, rare, est conduite par les séguias et pourrait l'être au goutte-à-goutte, évitant la salinisation.
Étape 4 — Peser rendement et durée. Amine pose la vraie question : non pas « quel système produit le plus cette année ? », mais « quel système me permettra de produire encore dans trente ans ? ». Le champ intensif gagne la première manche et risque de perdre la guerre, en épuisant la ressource. Le système oasien produit de manière plus diversifiée et plus modeste, mais préserve le sol et l'eau. Amine décide de moderniser l'oasis : garder la structure étagée, ajouter le goutte-à-goutte, intégrer une rotation des cultures basses, et favoriser les auxiliaires par une haie — l'agroécologie au sens plein, traditionnel et moderne à la fois.
Conclusion. Amine n'a pas choisi entre produire et préserver : il a compris qu'à long terme, préserver, c'est produire. Sa décision repose sur tout ce que tu as vu — la fragilité du sol vivant, le fonctionnement ouvert de l'agrosystème, les impacts différés de l'intensif, et les principes de l'agroécologie incarnés dans l'oasis. Ce raisonnement sur l'usage durable des ressources, tu le retrouveras en classes prépa et plus loin chaque fois qu'il s'agira d'arbitrer entre exploitation et conservation d'un milieu vivant. C'est l'un des grands enjeux scientifiques et citoyens de ton siècle.
À retenir
Avant les exercices, voici les règles essentielles à mémoriser.
Le sol est une ressource vivante et fragile : il se forme très lentement (altération de la roche-mère + accumulation de matière organique) et s'organise en horizons. Sa fertilité repose sur le complexe argilo-humique et sur la pédofaune qui recycle la matière organique.
Un agrosystème se distingue d'un écosystème naturel par l'exportation de matière (cycle ouvert), la dépendance aux intrants, une faible biodiversité (monoculture) et une forte dépendance énergétique.
L'agriculture intensive dégrade la ressource dont elle dépend : érosion, salinisation, épuisement du sol, pollution des eaux (lessivage des nitrates) et perte de biodiversité. Ces impacts sont souvent différés et cumulatifs.
L'agroécologie s'appuie sur les régulations naturelles : rotations, associations de cultures, couverture du sol et lutte biologique. Elle réduit les intrants et nourrit le sol vivant au lieu de l'épuiser.
Une utilisation durable des sols concilie rendement et préservation. Le Maroc en offre des modèles : les oasis étagées, les terrasses de l'Atlas et une gestion économe de l'eau. Préserver le sol et l'eau aujourd'hui, c'est préserver la capacité à produire demain.