
Le jazz, le gnawa et les musiques populaires
Tu passes en 3ᵉ ?Revois l'essentiel de la 4ᵉ avant l'année du brevet.Une racine commune : l'Afrique déportée
Pour comprendre, il faut remonter à une réalité sombre : la traite des esclaves. Pendant plusieurs siècles, des millions d'Africains ont été arrachés à leurs terres et déportés de force, réduits en esclavage.
Le métissage musical est le mélange, au sein d'une même musique, de traditions venues d'origines différentes. Une musique métissée porte en elle plusieurs héritages fondus en un seul son.
Deux grands courants de cette histoire nous intéressent. Vers l'ouest, à travers l'océan Atlantique, des Africains sont déportés en Amérique. Vers le nord, à travers le Sahara, d'autres sont amenés au Maghreb, dont le Maroc, depuis des régions comme l'actuel Mali, le Sénégal, le Ghana. Ces hommes et ces femmes ont tout perdu — leur liberté, leur pays, leur nom — mais ils ont emporté une chose qu'on ne peut pas confisquer : leur mémoire des rythmes, des mélodies et des façons de chanter ensemble.
Le jazz et le gnawa naissent de la même racine : la déportation d'Africains, vers l'Amérique d'un côté, vers le Maghreb de l'autre. Deux musiques, un même point de départ humain.
Le gnawa : la musique qui soigne
Au Maroc, les descendants de ces Africains subsahariens ont développé une tradition musicale et spirituelle profonde : le gnawa (on écrit aussi gnaoua). Ce n'est pas seulement de la musique : c'est un rituel.
L'instrument-roi du gnawa est le guembri, un luth à trois cordes au son grave et rond, taillé dans un tronc évidé et couvert de peau de chameau. Il tient à la fois le rôle de la basse et de la mélodie. À côté, les qraqeb, de grandes castagnettes en fer, martèlent un rythme métallique qui donne au gnawa sa transe si reconnaissable.
La transe est un état particulier, entre veille et rêve, où l'on se laisse emporter par la musique et le mouvement au point de perdre en partie conscience du monde autour de soi.
Le grand rituel gnawa s'appelle la lila (« la nuit ») : une cérémonie qui dure jusqu'au matin, où la musique appelle des esprits et cherche à apaiser, voire à guérir, ceux qui y participent. Chaque couleur, chaque parfum, chaque chant correspond à une étape précise. Le maître, le maâlem, dirige tout : il sait exactement quel morceau jouer, quand, et pour combien de temps.
Retiens ceci : le gnawa n'a longtemps pas été considéré comme un art « noble » au Maroc. C'était la musique de descendants d'esclaves, tolérée mais reléguée. Il a fallu du temps, et notamment le Festival gnaoua d'Essaouira créé en 1998, pour qu'il soit reconnu comme un trésor. En 2019, l'UNESCO l'a inscrit au patrimoine culturel immatériel de l'humanité.
Le jazz : la même histoire, un autre continent
Traversons l'Atlantique. Aux États-Unis, à La Nouvelle-Orléans, les descendants d'esclaves africains inventent, autour de 1900, une musique nouvelle : le jazz.
Là encore, la musique naît d'un mélange. Les rythmes africains, le chant des work songs (les chants de travail dans les plantations), la douleur du blues, se rencontrent avec les instruments et les harmonies venus d'Europe — la trompette, le piano, la clarinette. De ce choc jaillit quelque chose d'inédit.
Le jazz est né à La Nouvelle-Orléans du croisement des racines africaines (rythme, blues, chant collectif) et des instruments européens. C'est un exemple parfait de métissage musical.
Ce qui définit le jazz, plus que tout, c'est l'improvisation : le musicien ne se contente pas de jouer une partition écrite, il invente sa mélodie sur le moment, à partir d'une trame commune. Un solo de jazz n'est jamais exactement le même deux soirs de suite.
Et voici le pont : cette manière de jouer ressemble étrangement au gnawa. Dans les deux cas, il y a un motif de base répété, un appel et une réponse entre le meneur et le groupe, une place laissée à ce qui surgit dans l'instant. Deux musiques séparées par un océan, mais bâties sur la même logique.
Quand les cousins se retrouvent
C'est pourquoi, dès les années 1960 et 1970, de grands musiciens de jazz américains sont venus jouer avec des maâlems gnawa. Ils reconnaissaient, dans cette basse hypnotique et ces cymbales de fer, quelque chose de familier. Aujourd'hui, sur la scène d'Essaouira, un guembri et un saxophone dialoguent sans que personne ne s'en étonne : chacun retrouve chez l'autre un morceau de sa propre histoire.
C'est cela, le miracle du métissage : des musiques nées de la souffrance et de l'exil sont devenues des ponts entre les peuples. Ce qui avait séparé les hommes — la déportation — a fini par produire un langage qui les relie.
Les musiques populaires, mémoire des peuples
Le jazz et le gnawa appartiennent à une famille plus vaste : les musiques populaires, celles qui naissent du peuple lui-même plutôt que des palais ou des conservatoires.
Une musique populaire est une musique créée et transmise au sein du peuple, souvent oralement, sans partition écrite ni école officielle. Elle exprime la vie, les joies et les peines d'une communauté.
Au Maroc, tu en connais bien d'autres : le chaâbi des mariages, le raï venu de l'Oranie voisine, l'ahidous amazigh des montagnes de l'Atlas, ou la musique hassanie du Sahara. Toutes racontent, à leur manière, une région et un peuple. Longtemps méprisées face à la musique classique andalouse, elles sont aujourd'hui reconnues comme un patrimoine aussi précieux.
Retiens la leçon générale : une musique populaire n'est jamais « juste » du divertissement. C'est une mémoire vivante. Quand un maâlem chante une lila ou qu'un trompettiste improvise un blues, il transmet, sans manuel ni écriture, l'histoire de ceux qui l'ont précédé.
À toi de réfléchir
Deux pistes pour un exposé ou une discussion en classe :
- Le gnawa a longtemps été méprisé avant d'être classé au patrimoine de l'humanité. À ton avis, pourquoi une société met-elle parfois si longtemps à reconnaître la valeur de sa propre culture populaire ? Trouves-tu un autre exemple, en musique ou ailleurs ?
- Le jazz et le gnawa sont nés d'une histoire douloureuse et sont pourtant devenus des musiques de joie et de rencontre. Comment expliques-tu qu'une souffrance collective puisse se transformer en une œuvre qui rassemble ?