
Prix Nobel : comment on récompense une idée
L'homme qui ne voulait pas être « le marchand de la mort »
Tout commence par un paradoxe. Alfred Nobel, chimiste suédois né en 1833, a fait fortune grâce à un explosif. En 1867, il trouve le moyen de stabiliser la nitroglycérine, un liquide si instable qu'il avait déjà tué son propre frère Emil dans l'explosion d'un atelier familial. Il baptise son invention dynamite. Elle sert à percer des tunnels, creuser des mines, construire des chemins de fer. Elle sert aussi, très vite, à faire la guerre. Nobel possède bientôt une centaine d'usines dans vingt pays et devient l'un des hommes les plus riches d'Europe.
Une anecdote célèbre raconte qu'en 1888, à la mort de son frère Ludvig, un journal français se trompe de Nobel et publie la nécrologie d'Alfred sous le titre « Le marchand de la mort est mort ». Bouleversé de découvrir l'image qu'il laisserait, il aurait décidé de réécrire son testament. L'histoire est belle, mais les historiens en doutent : personne n'a jamais retrouvé l'article, et les lettres de Nobel n'en parlent pas. Retiens le réflexe plutôt que la légende : une anecdote trop parfaite mérite toujours qu'on cherche la source.
Ce qui est certain, c'est le testament. Signé à Paris le 27 novembre 1895, un an avant sa mort, il lègue l'essentiel de sa fortune à un fonds dont les intérêts récompenseront chaque année « ceux qui, au cours de l'année écoulée, auront rendu à l'humanité les plus grands services ». Cinq domaines : la physique, la chimie, la médecine, la littérature, et la paix. Sa famille conteste, les académies hésitent, et il faut cinq ans pour que les premiers prix soient remis, le 10 décembre 1901, jour anniversaire de sa mort.
Le prix Nobel est une récompense internationale créée par le testament d'Alfred Nobel et décernée chaque année depuis 1901, dans cinq domaines, à des personnes dont les travaux ont apporté « le plus grand bénéfice à l'humanité ».
Le Nobel est né d'un inventeur qui voulait que son nom reste attaché au progrès plutôt qu'à la destruction. Depuis, le prix porte cette ambition : récompenser ce qui fait avancer l'humanité, et pas seulement ce qui fait avancer la science.
Comment on choisit un lauréat
On imagine souvent que les chercheurs du monde entier envoient leur dossier et qu'un jury trie. C'est l'inverse. On ne se porte pas candidat au Nobel : on y est nommé. Chaque automne, les comités envoient des milliers de lettres à des professeurs, des académies, d'anciens lauréats, en leur demandant de proposer des noms avant le 31 janvier. Une candidature spontanée part directement à la corbeille.
Chaque prix a son juge. L'Académie royale des sciences de Suède tranche pour la physique et la chimie, l'Institut Karolinska pour la médecine, l'Académie suédoise pour la littérature. Le prix de la paix, lui, n'est pas remis à Stockholm mais à Oslo, par un comité de cinq personnes désignées par le Parlement norvégien. C'était la volonté de Nobel, à une époque où la Suède et la Norvège formaient encore un seul royaume. Quant au « Nobel » d'économie, que tu entendras annoncer le 12 octobre, il n'existe pas dans le testament : la Banque de Suède l'a créé en 1968, et son nom officiel est « prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d'Alfred Nobel ». Les puristes ne le comptent pas.
Trois règles donnent au prix son caractère. D'abord, trois lauréats au maximum par prix et par an, même si la découverte a mobilisé une équipe de deux cents personnes. Ensuite, pas de prix posthume : depuis 1974, on ne récompense plus les morts. Enfin, le secret : les noms des candidats, les rapports des experts et les discussions des comités sont scellés pendant cinquante ans. Ce qui s'est dit cette semaine à Stockholm, on ne le saura qu'en 2076.
Et le « au cours de l'année écoulée » du testament ? Il est resté lettre morte. Les comités attendent qu'une idée ait fait ses preuves, parfois pendant vingt ou trente ans. Albert Einstein a reçu le prix en 1921, et pas pour la relativité, jugée trop audacieuse, mais pour une découverte plus modeste sur la lumière. Marie Curie, que tu as croisée dans le dossier sur les grandes figures de la médecine, a reçu le sien en 1903 pour la radioactivité, puis un second en 1911 en chimie : elle est encore aujourd'hui la seule personne récompensée dans deux sciences différentes.
Le Nobel ne récompense presque jamais la découverte de l'année. Il couronne une idée qui a résisté au temps, aux vérifications et aux critiques, souvent des décennies après sa naissance.
Cette année à Stockholm : allumer un neurone avec de la lumière
Les trois noms de ce matin sont ceux de Karl Deisseroth, un Américain, et de Peter Hegemann et Georg Nagel, deux Allemands. Leur domaine porte un nom qui semble compliqué, l'optogénétique, mais l'idée se raconte en trois étapes.
Première étape, une algue. Chlamydomonas est une algue verte d'une seule cellule qui vit dans les mares et nage vers la lumière pour se nourrir. Au début des années 2000, les équipes de Hegemann et de Nagel comprennent comment elle « voit » : grâce à une protéine, la channelrhodopsine, qui fonctionne comme une porte. Quand la lumière bleue la frappe, la porte s'ouvre, des ions chargés entrent dans la cellule, et un minuscule courant électrique se déclenche. Une seule protéine suffit à transformer de la lumière en électricité.
Deuxième étape, un neurone. Tu le sais depuis ton cours de SVT : le message nerveux est de nature électrique. En 2005, l'équipe de Deisseroth a l'idée de prendre le gène de la protéine de l'algue et de l'installer dans des neurones de souris. Résultat : il suffit d'un éclair de lumière bleue pour que le neurone s'active. Un éclair, un signal. On éteint la lumière, le neurone se tait.
Troisième étape, une fibre optique. En guidant la lumière jusqu'à une zone précise du cerveau, on peut allumer ou éteindre un groupe de neurones choisi, et observer ce qui change : la souris a-t-elle peur, se souvient-elle d'un lieu, s'endort-elle ? Pour la première fois, les chercheurs ne se contentent plus d'observer le cerveau : ils peuvent le questionner, neurone par neurone.
L'optogénétique est une technique qui rend des neurones sensibles à la lumière, grâce à une protéine empruntée à une algue, afin de les activer ou de les éteindre à volonté avec un faisceau lumineux.
Les applications sont encore jeunes mais déjà spectaculaires. L'optogénétique a permis de cartographier les circuits de la mémoire, de la peur ou du sommeil. En 2021, une équipe européenne l'a utilisée chez un patient devenu aveugle : équipé de lunettes spéciales, il a pu de nouveau localiser des objets sur une table. Observe surtout la chronologie : vingt ans entre la découverte de la protéine et la médaille. C'est exactement ce que la section précédente annonçait.
Les oubliés du Nobel
Un prix qui ne retient que trois noms par an, dans cinq domaines, laisse forcément des gens dehors. Certains oublis sont devenus célèbres.
Rosalind Franklin a réalisé en 1952 la photographie aux rayons X qui a permis de comprendre la structure de l'ADN. Elle meurt en 1958, à 37 ans. Quand le prix récompense cette découverte en 1962, il va à Watson, Crick et Wilkins. Lise Meitner a expliqué la fission nucléaire en 1938 ; le Nobel de chimie de 1944 est remis à son collaborateur Otto Hahn, seul. Jocelyn Bell Burnell, étudiante de 24 ans, repère en 1967 le signal des premiers pulsars ; le prix de 1974 revient à son directeur de thèse. Au total, en cent vingt-cinq ans, 67 femmes ont reçu un Nobel sur près d'un millier de lauréats, un peu plus de 6 %. La courbe remonte depuis 2000, mais elle part de très bas.
La géographie compte aussi. Le monde arabe représente environ 4 % de la population mondiale et moins de 1 % des lauréats. Les noms sont peu nombreux et valent d'être connus : l'écrivain égyptien Naguib Mahfouz en littérature (1988), le chimiste égyptien Ahmed Zewail, qui a filmé des réactions chimiques à l'échelle du millionième de milliardième de seconde (1999), la journaliste yéménite Tawakkol Karman pour la paix (2011), le Quartet du dialogue national tunisien, récompensé en 2015 pour avoir évité une guerre civile à notre voisin, et Moungi Bawendi, né à Paris d'un père tunisien, en chimie (2023). Aucun Marocain, pour l'instant.
Alors, pourquoi Ibn Sina, dont tu as lu le parcours, n'a-t-il jamais eu de Nobel ? La réponse est simple et elle dit beaucoup : le prix a 125 ans, la science en a plus de 2 500. Les savants de Bagdad, de Cordoue ou de Fès ont travaillé des siècles avant qu'il existe. Mais il y a une seconde raison, plus discrète. Les comités siègent à Stockholm, les nominateurs sont majoritairement européens et américains, les grandes revues publient en anglais. Une idée née loin de ces réseaux met plus de temps à être vue. Ce que l'on récompense dépend toujours de qui regarde, et depuis où.
Un prix n'est pas une mesure objective de la valeur d'une idée. C'est un choix, fait par des personnes, à un moment donné, avec leurs critères et leurs angles morts. Le Nobel est le plus prestigieux de ces choix, pas le plus infaillible.
À toi de réfléchir
Deux pistes pour prolonger, débattre en classe ou préparer un exposé :
- La découverte de l'optogénétique a mobilisé des dizaines de laboratoires et des centaines de chercheurs. Le prix ne retient que trois noms. Est-ce injuste, ou est-ce que l'on a besoin de visages pour raconter la science ? Comment ferais-tu pour récompenser une découverte collective ?
- Personne ne conteste un prix Nobel de physique, mais le prix de littérature et le prix de la paix font polémique presque chaque année. Peut-on juger « objectivement » un roman ou un combat politique comme on vérifie une expérience ? Et si non, faut-il quand même les récompenser ?