Foule brandissant des drapeaux devant un palais, style collage aux tons chauds (palette Golden Summer Glow)
Illustration collage générée par programme
Culture générale · 1ʳᵉ · Construire une nation au XXᵉ siècle

Construire une nation au XXᵉ siècle

Objectif examen régionalLe programme de 1ʳᵉ année Bac à réviser.

L'État et la nation : deux choses qu'on confond

Commençons par trancher un nœud que même les journalistes emmêlent. Un État est une réalité juridique et matérielle : un territoire délimité, une population, une administration qui détient le monopole de la contrainte légitime — l'expression est du sociologue Max Weber. Une nation, elle, est autre chose : un sentiment d'appartenance, la conviction de former un « nous » qui mérite de se gouverner lui-même.

DÉFINITION

Une nation est une communauté humaine qui se pense comme une, partageant la volonté de vivre ensemble et d'être politiquement souveraine — indépendamment de l'existence, ou non, d'un État qui l'incarne.

La distinction est décisive. Il existe des États sans nation unifiée (des empires multiethniques comme l'Autriche-Hongrie avant 1918) et des nations sans État (les Kurdes aujourd'hui, les Palestiniens). Le projet politique dominant du XIXᵉ et du XXᵉ siècle porte un nom : faire coïncider les deux, c'est-à-dire donner à chaque nation son État. On appelle cela le principe des nationalités, ou plus tard le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, brandi par le président américain Wilson en 1918.

À RETENIR

L'État se décrète ; la nation se construit dans les têtes. Confondre les deux, c'est manquer tout le travail — souvent violent — qu'il a fallu pour les faire coïncider.

La nation, réalité ou fiction utile ?

Deux grandes traditions s'opposent ici, et tu gagneras à les manier comme deux modèles.

La conception dite allemande, héritée du romantisme, définit la nation par l'ethnos : une langue, une culture, parfois une prétendue « race » ou origine commune. On naît allemand, on ne le devient pas. La conception dite française, formulée par Ernest Renan dans une conférence célèbre de 1882, Qu'est-ce qu'une nation ?, retourne l'idée : la nation n'est ni la langue, ni la race, ni la géographie, mais « un plébiscite de tous les jours ». Autrement dit, un vouloir-vivre-ensemble, un choix renouvelé.

DÉFINITION

Pour Renan, la nation repose sur deux choses : « la possession en commun d'un riche legs de souvenirs » et « le désir de vivre ensemble ». Elle est donc autant fondée sur ce qu'on choisit d'oublier que sur ce qu'on se rappelle.

Cette dernière phrase mérite qu'on s'y attarde. Renan affirme que « l'oubli, et je dirai même l'erreur historique, sont un facteur essentiel de la création d'une nation ». Une nation se raconte une histoire commune en gommant ses fractures internes. L'historien Benedict Anderson prolongera cette intuition en 1983 avec une formule que tu peux réutiliser : la nation est une « communauté imaginée ». Non pas fausse, mais imaginée — parce que tu ne rencontreras jamais la quasi-totalité de tes concitoyens, et pourtant tu te sens lié à eux. Ce qui rend cet imaginaire possible, dit Anderson, c'est l'imprimerie, la presse, l'école : des gens qui lisent le même journal le même matin finissent par se penser comme un seul corps.

Les outils concrets de la fabrication nationale

Une nation ne se décrète pas par magie : on la construit avec des instruments précis, et tu peux presque en dresser la liste.

L'école d'abord. En imposant une langue commune, un roman national, une carte du territoire punaisée au mur, l'école transforme des paysans qui se pensaient d'abord d'un village en citoyens d'un pays. L'historien Eugen Weber a montré comment la France a « fait des Français » entre 1870 et 1914, souvent au détriment des langues régionales.

Les symboles ensuite : un drapeau, un hymne, une fête nationale, une monnaie, une devise. Ils rendent l'abstraction « nation » visible et sensible. Chaque fois que tu entends Manbit al Ahrar, l'hymne marocain, tu subis, au sens neutre du terme, un dispositif d'unification.

L'ennemi commun enfin, et c'est le levier le plus efficace. Rien ne soude une nation comme une menace extérieure ou une domination à rejeter. C'est ici que l'histoire du Maroc éclaire la théorie.

À RETENIR

École, symboles, langue, ennemi commun : la nation moderne se fabrique avec des outils identifiables. Sache les nommer, et tu déconstruiras n'importe quel discours qui présente une identité comme « éternelle ».

Décoloniser, c'est construire une nation à marche forcée

Reviens au drapeau de la fenêtre. Le nationalisme marocain naît largement contre le protectorat français et espagnol installé en 1912. Le Manifeste de l'Indépendance du 11 janvier 1944, porté par le parti de l'Istiqlal (le mot signifie « indépendance »), réclame un Maroc souverain et uni autour du sultan. Ici, la nation ne précède pas la lutte : elle se forge dans la lutte. C'est un point contre-intuitif que peu d'élèves saisissent.

Le cas marocain illustre une singularité : le mouvement national s'agrège autour de la monarchie et d'un référent religieux, quand ailleurs le nationalisme fut républicain ou socialiste. Compare avec l'Algérie voisine, où l'indépendance de 1962 s'obtient après une guerre bien plus longue et sanglante, ou avec les décolonisations d'Afrique subsaharienne des années 1960, où les frontières héritées de la conférence de Berlin (1884-1885) — tracées à la règle par des Européens — enferment dans un même État des peuples qui ne partageaient ni langue ni histoire.

DÉFINITION

La décolonisation est le processus par lequel un territoire dominé accède à la souveraineté. Mais accéder à l'indépendance politique ne suffit pas : il faut ensuite faire nation, avec des frontières souvent arbitraires et des populations diverses.

C'est là tout le drame de nombreux États post-coloniaux : ils héritent d'un État (une administration, une frontière) avant d'avoir une nation. L'ordre logique se trouve inversé, et il faut construire le sentiment d'appartenance après coup, parfois au forceps. Le Maroc, avec sa profondeur historique de plusieurs siècles d'État chérifien, part de ce point de vue avec un atout que beaucoup n'avaient pas.

Ce constat éclaire une confusion courante. On croit souvent que l'indépendance est le point d'arrivée d'une nation, l'aboutissement d'un « nous » déjà constitué qui se libère enfin. Dans bien des cas, elle est plutôt le point de départ du vrai travail : hisser un drapeau ne suffit pas à faire qu'un cheminot du Nord et un berger du Sud se pensent comme membres d'une même communauté. Les décennies qui suivent l'indépendance — écoles à bâtir, langue commune à diffuser, récit national à écrire — sont souvent plus décisives, pour la solidité d'une nation, que le jour de sa proclamation.

La face sombre : quand la nation exclut

Un précepteur honnête ne te vendra pas la nation comme une pure bénédiction. Le même mécanisme qui produit un « nous » solidaire produit, en creux, un « eux » que l'on peut désigner, marginaliser, parfois pourchasser. Le XXᵉ siècle en fournit la démonstration terrible.

Le nationalisme peut basculer dans sa version agressive. L'idée qu'à chaque peuple doive correspondre un État « pur » a nourri les nettoyages ethniques, de l'effondrement de l'Empire ottoman aux guerres de l'ex-Yougoslavie dans les années 1990. La construction nationale a un revers : elle demande de définir qui est dedans, donc qui reste dehors. Renan, déjà, mettait en garde contre la nation fondée sur la « race », qu'il jugeait dangereuse et fausse.

À RETENIR

Tout projet national trace une frontière entre inclus et exclus. La qualité démocratique d'une nation se mesure moins à la ferveur de son « nous » qu'à la manière dont elle traite ceux qu'elle laisse à la marge.

C'est pourquoi la question identitaire reste vive partout, y compris au Maroc, où la reconnaissance de la langue amazighe comme langue officielle dans la Constitution de 2011 a précisément visé à élargir le « nous » national plutôt qu'à le rétrécir. Construire une nation n'est jamais un chantier achevé : c'est un plébiscite quotidien, exactement comme le disait Renan.

À toi de réfléchir

Deux angles pour un exposé ou le Grand Oral :

  • Si, comme l'écrit Renan, une nation repose en partie sur « l'oubli » de ses divisions passées, faut-il en conclure qu'un pays qui affronte trop lucidement son histoire — colonisation, violences internes — risque de se défaire ? Ou est-ce au contraire cette lucidité qui fonde une appartenance solide ?
  • À l'heure d'internet et des identités transnationales, la nation est-elle un cadre dépassé, ou reste-t-elle l'échelle la plus efficace pour organiser la solidarité entre des millions d'inconnus ?